vendredi 1 novembre 2013

AnimeLand : "Le cinéma japonais d’animation ne se limite pas à Miyazaki"


A lire : Sautant à pied joint sur l’annonce du changement de périodicité d’AnimeLand, le magazine français de l’animation japonaise, Cineblogywood a interviewé son rédacteur en chef, Olivier Fallaix, maitre es séries télé, mangas et films à gogo et en tous genres. Crise de la presse papier, un peu de nostalgie Dorothée, la "retraite" de Miyazaki, les noms à retenir et les grosses sorties de l’automne-hiver (avec les bandes annonces!)… tout est ici !

Cineblogywood : AnimeLand est un magazine consacré à l’animation japonaise et asiatique, de même qu’aux mangas, mais on y trouve aussi des articles sur l’animation américaine et française, les jeux vidéo ou encore la musique. Quelle a été l’évolution de ce titre, depuis sa naissance en 1991 ? 

Olivier Fallaix :
Quand le magazine a été créé, nous voulions montrer que l’animation japonaise n’était pas aussi stupide que certains pouvaient le penser. En 1991, elle avait mauvaise réputation, en raison de la programmation du Club Dorothée (une émission pour enfants de TF1, présentée par l’animatrice Dorothée de 1987 à 1997, NDLR). A cette époque, on pouvait voir sur les écrans une gamme très large de séries allant de Dragon Ball Z, plutôt pour les ados à des dessins animés comme les Bisounours, pour les plus jeunes. Les parents étaient déstabilisés par ces programmes hétéroclites, jugés trop violents, d’autant plus qu’ils pensaient que l’animation était uniquement destinée aux enfants. Or, la production japonaise d’animation est très diversifiée. On y trouve des séries pour les ados, les enfants, les adultes, des histoires très dures ou plus romantiques. Nous avons voulu défendre l’animation japonaise, face au rejet des parents envers un phénomène qu’ils ne comprenaient pas. 


Pourquoi tant d’animation japonaise sur les écrans français à l’époque du Club Dorothée ?

Pour comprendre, il faut se remettre dans le contexte télévisuel de la fin des années 80, avec la privatisation d’une chaine comme TF1 en 1987, la création de Canal + en 1984, puis la 5 et la 6, un développement des chaines sur le câble et le satellite. Il fallait remplir toutes ces grilles de programmation et, notamment, toutes les cases jeunesse. Il fallait les alimenter par des dessins animés. Mais la production française ne suffisait pas. Les chaînes ont acheté les productions des Etats-Unis et du Japon. Les Japonais qui produisaient beaucoup, pouvaient vendre leurs créations à faible coût, puisque déjà rentabilisées sur leur propre marché. Cette croissance audiovisuelle a été à la base d’un quiproquo sur l’animation japonaise : Dorothée était fustigée, alors qu’on ignorait qu’au Japon, il y avait toute une production de longs métrages, réalisés par des artistes à part entière. C’est d’eux, dont nous avons eu envie de parler, afin de dépasser cette  vision biaisée de la production japonaise et de montrer que l’animation n’est pas seulement réservée aux enfants.

En France, à ce moment-là, qui disait animation, disait Walt Disney, c’est ça ?

Pendant des décennies, l’hégémonie de Disney a cantonné le genre du dessin animé aux enfants. Certes, avec excellence mais il y a aussi des films qui peuvent raconter des histoires pour les adultes. La planète sauvage, en 1973 ou encore Les maîtres du temps, sur des dessins de Moebius, en 1982, tous deux de René Laloux, en sont de bons exemples. Ces films sont restés confidentiels, touchant plutôt les initiées, comme les fans de Moebius et ils n’ont pas dépassé ce type de public. Très difficile, à cette époque, de sortir de ce "tout Disney". Il a fallu attendre les films Princesse Mononoke d’Hayao Miyazaki, en 1997 ou Kirikou et la sorcière de Michel Ocelot, en 1998 et le début des années 2000 pour qu’on comprenne qu’on pouvait faire des films tous publics, hors Disney. Déjà, Pixar (le studio d’animation américain, créé en 1986, NDLR) avait bouleversé les codes, en 1995, avec Toy Story, un film avec des clins d’œil et des références, tant susceptibles d’intéresser les enfants que les adultes. Avant, pour les parents, aller voir un film pour enfants relevait de la corvée. Maintenant, toute la famille veut aller voir un Pixar. La réussite du cinéma hollywoodien est d’être sorti de ce carcan du cinéma pour enfants.

Est-ce la raison pour laquelle AnimeLand ne traite plus exclusivement de l’animation asiatique mais aussi occidentale ? 

Oui. Nous couvrons aussi l’animation dans d’autres pays, comme les Etats-Unis, la France, l’Afrique du sud et son Drôles d’oiseaux, par exemple, un film de 2012 au ton décalé qui demeure accessible aux enfants. Je pense également au film Le congrès (2013), une co-production internationale, destinée, elle, plutôt aux adultes. S’il y a des sorties intéressantes, nous n’allons pas nous priver d’en parler. Avant, nous nous adressions aux 15-35 ans, mais depuis qu’il apparaît clairement que le cinéma d’animation n’est plus exclusivement destiné aux enfants, nous avons effectué un recentrage vers les 25-35 ans. Nous avons évolué, d’autant plus que l’actualité cinéma est très riche. 30 à 40 films en salle de cinéma par an. Quand nous avons commencé, trois-quatre films et nous étions contents.  Nous étions militants, pédagogiques, nous défendions les films pour ne pas tuer dans l’œuf l’arrivée des œuvres chez nous. Depuis, nous sommes peut-être devenus plus critiques. Toujours est-il que nous essayons de guider le lecteur dans l’abondance d’œuvres existantes, dans les mangas aussi. Bref, nous nous adaptons.

Dans votre édito du numéro de septembre-octobre d’AnimeLand, vous écrivez que "la presse écrite va mal". Comment ressentez-vous cette crise, concrètement ?

Nous sommes une petite société qui ne dépend pas d’un grand groupe de presse. D’abord fanzine, nous nous sommes professionnalisés. Nous résistons à la crise, en raison de notre structure de taille réduite mais la désaffection du public pour la presse écrite est flagrante. La presse vidéo est devenue quasi inexistante. Les magazines ciné souffrent. De nouveaux moyens de s’informer, comme la télé et internet, sont apparus. Internet, c’est le "tout gratuit" qui a fait beaucoup de mal à la presse écrite. Quand les surfeurs lisent un magazine, ils ont l’impression d’avoir déjà été informés sur internet, et cela, gratuitement. Comme si le magazine était obsolète, impression fausse, puisque le support papier n’informe pas de la même manière que le web. Nous avons dû trouver des solutions pour nous adapter à cet état de fait. Nos lecteurs ont toujours aimé lire les news sur le Japon et la France. Ce genre d’infos est maintenant relayé par notre site internet, tandis que le magazine se recentre sur les enquêtes, les dossiers, les interviews et les décryptages. Vous voulez en savoir plus? Allez voir le magazine. Les gens qui ont envie d’acheter le support papier y trouveront un contenu moins périssable trop rapidement. Des vieux numéros d’AnimeLand sont encore demandés à l’heure actuelle. C’est une carte qu’il nous reste à jouer face à l’info immédiate.

Vous changez également votre périodicité, en passant de mensuel à bimestriel…

Notre nouvelle formule est devenue bimestrielle depuis septembre, afin de dégager plus de temps pour écrire, avec plus de souplesse. Il est plus facile de boucler un gros magazine tous les deux mois que deux petits, une fois par mois. Dorénavant, il y aura six numéros dans l’année contre dix auparavant. Cela permet de prendre du recul, plutôt que de courir après l’actu. Le site s’est, par ailleurs, beaucoup développé. On y est très réactif, au jour le jour, sur la moindre annonce, tout en essayant d’apporter la petite chose en plus. C’est un véritable numéro d’équilibriste. Les fans veulent être les premiers à avoir la news. Beaucoup se proclament journalistes ou bloggeurs. Si nous trainons 24 heures, avant de donner une info, ils nous le reprocheront. En même temps, nous veillons à traiter l’info à la source, à proposer un éclairage, une analyse. C’est de cette manière que nous pourrons continuer à intéresser notre lectorat. La synergie entre magazine et internet est, en ce sens, indispensable.

Si on considère votre domaine de prédilection, les marchés de l’animation japonaise et du manga ont-ils encore le vent en poupe ?

En ce qui concerne les mangas, le marché est stable. Nous ne sommes plus dans cette croissance de 2000-2005, ça s’est un peu tassé. Mais à la rédaction, nous recevons encore entre 100 et 150 mangas par mois. Ce n’est plus un phénomène mais un marché installé avec une communauté très forte, des fans de base qui ont leurs séries favorites. Il suffit de mettre les pieds dans une librairie de mangas pour se rendre compte à quel point l’offre est énorme. Il y en a vraiment pour tous les goûts.

Qu’en est-il des séries d’animation ?

Le marché de la vidéo est en pleine mutation. Les ventes de DVD ont chuté, tandis que les supports dématérialisés, la VOD (la vidéo à la demande, NDLR) sont en augmentation. Avant, il fallait attendre, en moyenne, une année pour qu’un épisode soit diffusé en France, après sa sortie au Japon. Maintenant, avec le Simulcast (le diffusion simultanée, NDLR), un épisode peut passer en même temps au Japon et en France et être relayé par la télévision, dans les 24 heures, après sa diffusion nippone. C’est un exploit technique. Les Japonais produisent maintenant en pensant à la diffusion aux Etats-Unis ou en France. Avant, pas du tout. C’est un grand changement. Les plateformes VOD par abonnement leur permettent de lutter contre le piratage et le téléchargement illégal. Quand un fan avait téléchargé, il n’achetait plus. Cette offre légale satisfait, à la fois, les fans et les producteurs japonais. Tout le monde s’y retrouve.

Et les longs métrages d’animation en salle ?

La France est un pays qui accueille beaucoup de films d’animation en salle. Hayao Miyazaki, par exemple, est très apprécié chez nous. Chacun de ses films draine un million de téléspectateurs en salle. La France suit ce réalisateur de très près. Mais le cinéma japonais d’animation ne se limite pas à lui. Dans les dernières sorties en France, je pense à Lettre à Momo d’Hiroyuki Okiura, sorti fin septembre (voir la bande annonce ci-dessous). Un film sur la remise en question d’une adolescente cherchant sa place dans le monde, sur fond de folklore nippon. Une vision fraiche, charmante et inattendue d’un Japon contemporain, loin de l’image qu’on s’en fait. After school midnighters d’Hitoshi Takekiyo (bande annonce ci-dessous), en salle depuis le 30 octobre, illustre lui aussi, par son style original en termes narratifs, la capacité japonaise à réaliser des choses hors clichés. L’animation nippone n’est pas seulement bonne dans la baston. Avec ses thèmes très variés, elle témoigne de toute la richesse de sa différence. Le succès des films d’Hayao Miyazaki, Princesse Mononoke et Le Voyage de Chihiro (2001) qui a réhabilité le cinéma japonais, sur le plan international, n’était pas une exception. L’offre actuelle est d’une grande qualité, avec d’autres noms que celui d’Hayao Miyazaki qui émergent. Citons, ainsi, Mamoru Hosoda, le réalisateur du film Les enfants loups, l’année dernière.

Cela tombe bien, finalement, puisque Hayao Miyazaki a annoncé, en septembre dernier, vouloir mettre la pédale douce, au niveau du travail…

Il a déclaré qu’il ne fera plus de longs métrages car ça lui prend beaucoup de temps. Ce n’est pas nouveau. Il le dit depuis Princesse Mononoke. Il faut savoir qu’il écrit, lui-même, les scénarios, qu’il crée les personnages, qu’il a toujours mis plus que la main à la pâte. Il sait que les années défilent et qu’il ne pourra plus se consacrer comme il le souhaiterait à la production d’un film. Mais je ne le vois pas rester chez lui, à passer son temps à la pêche. Il va encore superviser des projets pour Ghibli (le studio d’animation japonais, créé en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, NDLR). Et il sait qu’il y a une relève. Son fils (Goro Miyazaki, NDLR) s’affirme de plus en plus, depuis La colline aux coquelicots, en 2011. Hayao Miyazaki va donner sa chance à des animateurs, au sein même du studio ou à des personnes de l’extérieur. Comme le réalisateur d’Evangelion, Hideaki Anno, à qui  Ghibli fait du pied. Le studio ne peut pas seulement reposer sur deux personnes, même si la seconde, Isao Takahata, est un réalisateur particulièrement intéressant. Il a d’ailleurs un film à sortir, fin novembre au Japon, en 2014 en France. AnimeLand lui consacre un article dans le numéro de novembre.

Terminons, justement, en beauté, avec les grosses nouveautés attendues…

Donc, il y a L'histoire de la Princesse Kaguya d’Isao Takahata (voir bande annonce ci-dessous). Je défens le cinéma de ce réalisateur, parce que je ne veux pas qu’il soit oublié par rapport à Hayao Miyazaki, même si j’adore ce dernier. Isao Takahata est un artiste qui arrive toujours à surprendre, avec Mes voisins les Yamada (1999), une histoire épurée, sous forme de strips ou Le tombeau des lucioles (1988), triste et poignant. Son film est très attendu, même si la grosse sortie de fin d’année, le 25 décembre, est Albator Corsaire de l’espace (voir bande annonce). Important, évidemment, parce que le public a connu son arrivée à la télé, dans les années 70 et 80. Mais aussi pour la technologie mise en œuvre, motion capture et 3D. Shinji Aramaki s’intéresse aux nouvelles technologies. C’est un réalisateur qu’AnimeLand suit depuis des années. Il y a aussi le film français Loulou, l’incroyable secret, véritable coup de cœur intergénérationnel, au ton particulier et insolent. Et, enfin, l’incontournable La Reine des Neiges de Disney. On ne peut pas passer à côté d’un Disney. Il y aura toujours quelque chose à dire, quitte à critiquer (les bandes annonces de ces deux derniers films sont ci-dessous).

Rachael


Aucun commentaire: