mardi 18 mars 2014

INTERVIEW - "Dans le cinéma japonais, la nourriture, c’est le désir" (1/2)


Buzz : Cuisinière et œnologue, Yukie Uno-Nollet est également une cinéphile avertie. Non contente de régaler ses contemporains de bons petits plats, cette Japonaise a décidé de puiser son inspiration dans les films de son pays d’origine. De cette idée gourmande sont nés ses ateliers mêlant gastronomie et cinéma, à la Maison du Japon à Paris. Première partie de notre entretien.


Cineblogywood : Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’organiser ces ateliers centrés sur la gastronomie dans le cinéma japonais ?

Yukie Uno-Nollet : Quand je vivais au Japon, je regardais beaucoup de films occidentaux. J’y ai découvert des scènes de repas, dans les familles ou de rencontres, dans des cafés, une manière unique de s’imprégner, par l’image, de la culture d’un pays. En arrivant en France, j’ai continué à m’intéresser à ce cinéma mais j’ai également ressenti le désir d’aider mon entourage à décoder les scènes de nourriture dans les films de mon pays d’origine car elles ne sont pas nécessairement faciles à comprendre pour un Occidental. Il y a des indices mais il faut savoir les décrypter. 

Dans les films de Yasujiro Ozu, par exemple, il y a beaucoup de scènes autour des aliments mais on ne les voit jamais. Voilà pourquoi j’ai fait de son film de 1962, Le Goût du saké, le sujet de mon premier atelier à la Maison du Japon à Paris. Le fait de cuisiner devant les participants de l’atelier permet de découvrir concrètement les plats qui ne relèvent, d’ailleurs, pas nécessairement de la gastronomie mais tout simplement de la cuisine familiale de tous les jours, loin des clichés habituels sur les Japonais mangeurs de sushis.


Quel lien le cinéma japonais entretient-il avec la cuisine ?
Manger, c’est comme le désir. La nourriture est le symbole de la vitalité et, dans la sphère privée, de la sexualité. Dans les films d’Ozu, on verra des Japonaises s’abstenir, par pudeur, de manger devant les hommes ou dissimuler leur bouche de la main, lorsqu’elles rient. Cette bouche où elles ingèrent des aliments, en fait. C’est l’éducation de la femme traditionnelle japonaise. Nombre de cinéastes comme Shohei Imamura ou Yasuzo Masumura, dans son film Tatouage de 1966, pour ne citer que lui, questionnent le rapport de la femme à la sexualité, cette dichotomie entre existence publique et vie intime. Dans L’Empire des sens de Nagisa Oshima, en 1976, les sushis, champignons shiitake et œufs font partie intégrante des ébats amoureux des deux protagonistes. 



Les films de ces réalisateurs disent qu’il faut oser manger, oser faire l’amour, oser vivre sa sexualité, pour dépasser les limites de l’éducation traditionnelle. Juzo Itami qui a beaucoup traité de la nourriture dans ses films s’inscrit, lui aussi, dans cette veine.

Son film Tampopo de 1985, demeure LA référence en la matière. Si vous deviez nous conseiller un film japonais mettant en valeur la cuisine, choisiriez-vous celui-là ?

Absolument. J’adore ce réalisateur, un véritable cuisinier, un homme aux passions multiples. Tampopo est bourré de références aux plats occidentaux et japonais.



Dans Tampopo, on voit comment préparer l’omelette au riz, dans la scène du petit garçon et du cuisinier sans domicile fixe, sans compter celle du dernier plat de riz sauté, réalisé par une mère de famille à l’agonie. Cette dernière scène, pleine d’amour et de dévouement, interroge la place de la femme dans la société et la famille japonaises.


De nombreuses autres scènes de Tampopo, laissant une large place à la sensualité, sont devenues cultes, comme celle de l’œuf ou de l’huître. Juzo Itami connaissait beaucoup de choses et a dit beaucoup, dans ses films.




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Découvrez la deuxième partie de l'entretien avec Yukie Uno-Nollet. Son prochain atelier, "Saveurs des films d’Imamura", se déroule le samedi 22 mars à la Maison de la culture du Japon à Paris. A noter que les sommes récoltées, par le biais des tickets de participation à l’atelier, seront utilisées par l’Association des Saveurs Franco-Japonaises et de l’Artisanat (ASFJA), pour soutenir des projets d’aide à la reconstruction des régions sinistrées du Tohoku, lors de la catastrophe de mars 2011.

Photographie de Yukie Uno-Nollet par Lionel Samain

Rachael
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