lundi 14 avril 2014

"Dans le futur, il y aura des robots travailleurs du sexe, comme dans A.I." - INTERVIEW 1/3


Buzz : Ecrans tactiles flottant dans les airs dans Minority Report, robots géants dans Pacific Rim, système d’exploitation capable de ressentir des émotions dans Her, le nouveau film de Spike Jonze... le cinéma de science-fiction et d’anticipation n’a de cesse d’imaginer le monde de demain. Et si le futur, c’était maintenant ? De quelles technologies disposons-nous à l’heure actuelle ? Quelle sera leur évolution ? Cineblogywood fait le point, vidéos à l’appui, avec Olivier Levard, spécialiste des nouvelles technologies et auteur du livre Nous sommes tous des robots, publié aux Editions Michalon. 



Cineblogywood : Dans Her, le film de Spike Jonze, actuellement sur les écrans, Joaquin Phoenix tombe amoureux de son système d’exploitation, Samantha, à laquelle Scarlett Johansson prête sa voix. C’est possible, ça, un système d’exploitation avec une vraie personnalité ? Est-ce que ça existera un jour ?

Olivier Levard : Peut-être. Mais avec Her, nous sommes encore dans un film de science-fiction, parce qu’à l’heure actuelle, on en est très, très  loin. En boutade, je répondrais que tous les geeks tombent amoureux de leur système d’exploitation. Il suffit d’entendre certaines personnes parler de leur iPhone ou de téléphone Android, elles ont vraiment l’air amoureuses. Moi-même, avec mon téléphone...



Pour être plus sérieux, disons que ce qui ressemble le plus, aujourd’hui, à la voix intelligente du film, c’est Siri, l’assistant virtuel le plus connu du grand public, une technologie dans laquelle Apple a beaucoup investi. Steve Jobs y croyait beaucoup. La vraie réussite de Siri est une voix qui sonne assez naturelle, ce qui est difficile à réaliser. A mon sens, c’est la meilleure voix virtuelle actuelle, si on compare avec la concurrence comme Android de Google qui n’est pas très satisfaisant pour l’instant.

Donc, Samantha existe mais pas d’une manière aussi évoluée que dans le film Her...

Déjà, aujourd’hui, Siri a du mal a être un assistant intelligent, à savoir m’aider pour le GPS, pour mon emploi du temps, mon réveil et quelques informations cherchées sur internet. Cela, Siri ne le fait pas mal mais ne le fait pas encore bien. L’informatique arrive très bien, depuis 30 ans, à faire tout ce qui est automatique. Or, qu’est-ce qu’une personnalité, si ce n’est quelque chose d’infiniment complexe ? Et l’amour, quelque chose d’infiniment aléatoire ? Les gens qui croient dans les mathématiques pensent que, derrière une personne, derrière ses cellules, il n’y a que ça, des maths. Mais c’est quelque chose d’extraordinairement difficile à reproduire. Raison pour laquelle nous avons tellement de mal à créer une entité virtuelle réellement intelligente. Avec Siri, Apple s’amuse à mettre un petit peu d’humour et de facétie dans sa voix virtuelle. Mais tout ça est encore très préprogrammé. Le jour où Siri nous fera une blague qui n’aura pas été codée par un esprit humain, comme Scarlett Johansson faisant preuve d’humour et de tendresse dans le film, ce n’est vraiment pas à court terme.
 


Olivier Levard

Tout cela nous amène tout naturellement aux robots, comme dans Artificial Intelligence : A.I. de Steven Spielberg ou de nombreux autres films, où les robots remplissent des tâches variées, du robot travailleur au robot compagnon. Est-ce qu’il y a déjà des robots dans notre présent ? Et puis, d’abord, c’est quoi un robot ? 

En fait, il y a une guerre sur la définition du robot. D’un côté, les pragmatiques pour qui un robot est une machine accomplissant des tâches automatiques, avec un certain degré d’autonomie. Si on accepte cette définition, il y a des robots partout, dans l’industrie : des robots qui mettent des produits dans des colis chez Amazon ou à la poste, les caisses automatiques dans les magasins ou les robots aspirateurs. En revanche, ça, pour les puristes du robot, ce n’est pas des robots, c’est de la robotique (lire notre article Tokyo Trip : des robots géants dans la ville). La grande différence est là. Le robot en tant que tel, dans l’inconscient collectif, c’est le robot du cinéma et des livres de science-fiction, d’auteurs comme Isaac Asimov ou Philip K. Dick qui ont été très adaptés au cinéma. C’est le robot androïde, d’apparence humaine ou animale. Et ce robot compagnon, intelligent et rebelle, il n’existe pas. Ou il est très décevant.



Qu’est-ce qui existe comme robot, aujourd’hui ?

Le robot aspirateur est un bon exemple, parce qu’il est le seul à se vendre en masse auprès du grand public. Des dizaines de milliers en Europe. Un marché énorme. La société IRobot qui commercialise ce genre d’aspirateurs emprunte, d’ailleurs, son nom à I, robot d’Isaac Asimov [un recueil de nouvelles publié pour la première fois en 1950, NDLR]. Ces robots aspirateurs ont une certaine autonomie. Ils peuvent éviter les pieds d’une table basse et changer de direction, quand ils arrivent face à un mur. En gros, d’après les spécialistes de la robotique, le robot aspirateur a l’intelligence d’un cafard, ce qui est déjà une performance. Mais pas de quoi s’extasier, nous sommes loin des robots intelligents de I, robot et des livres d’Asimov, de R2-D2 et C3-PO dans Star Wars de George Lucas. Ou encore du garçon robot de A.I. que je trouve fascinant.



Pourquoi vous fascine-t-il ?

Spielberg traite la fascination des humains pour le robot mais aussi du robot pour les humains, ce qui est très original. Nous sommes fascinés par les robots, parce qu’ils sont vivants sans être vivants, la question étant de savoir s’ils ont une conscience. Or, dans A.I., les robots ont une telle conscience, une telle intelligence qu’ils sont fascinés par les humains, par ce côté animal que nous avons tendance à rejeter. Un humain, ça mange, ça dort, ça chie, ça pète, ça meurt. Je dis cela à dessein car, dans une scène du film, David, l’enfant robot, passe à deux doigts de mourir en imitant son frère qui mange des épinards. Il ouvre la porte, quand sa mère va aux toilettes. Les robots n’ont pas de pudeur car un corps de métal, ça ne se cache pas. 

De même, dans Her, Scarlett Johansson réveille le pauvre Joaquin Phoenix pour lui expliquer très crument qu’il va mourir et qu’elle trouve ça bizarre. Elle ne se rend pas compte que le sujet est sensible pour un être humain. Le décalage entre robots et humains abordé dans ces deux films se révèle particulièrement intéressant, dans le sens où il pose une question à laquelle nous ne sommes pas encore confrontés maintenant : quel respect accorder à une vie robotique, à une conscience ? Notre rapport aux animaux soulève déjà de nombreux problèmes mais le jour où l’on aura des robots et des intelligences artificielles aussi performantes que celles des animaux, sans parler des humains, cela posera inévitablement la question de leurs droits.

Notamment celui de se rebiffer...

Au cinéma, paradoxalement, les robots sont très soumis, ce qui pour certains spécialistes de la robotique, relève de l’erreur. Les robots de Star Wars, par exemple, ont de la personnalité, de l’humour mais sont dans un rapport de soumission absolu. Dans une des scènes du troisième volet de Star Wars, La revanche des Siths, un parent de la princesse Leia demande que l’on efface la mémoire de C3-PO et ce dernier proteste à peine. Ce n’est pas crédible. Si on avait donné à ce robot une telle dose d’humanité, il serait beaucoup plus rebelle. C’est comme si on disait à un humain qu’on va lui effacer tous ses souvenirs, il ne l’accepterait pas. Cela pose une des grandes questions du futur : le robot ultime est-il celui qui refuse la servitude ?





Justement, dans le film Blade Runner, les robots se révoltent contre leurs conditions de travail, notamment le "modèle de plaisir" Pris, joué par Daryl Hannah, une travailleuse du sexe, à l’instar de Jude Law, Gigolo Joe, dans A.I. L’amour physique avec des robots, y croyez-vous ? Ou va-t-on plutôt s’orienter vers le sexe virtuel, comme dans Her, où Joaquin Phoenix fait l’amour à un système d’exploitation dématérialisé ?

La sexualité sans corps, j’ai du mal à y croire. A ce titre, Her n’est pas crédible du tout. Ca m’a rappelé le sexe au téléphone et le cybersexe des années 90. Je ne pense pas que l’on se satisfasse de ça, dans le futur. Par contre, oui, il y aura des robots travailleurs du sexe, comme Jude Law dans A.I., un personnage amusant car il a de l’humour et est très à l’aise avec son corps.




Cette évolution verra le développement de dispositifs liés au sexe connecté. Aujourd’hui, des entreprises investissent dans des robots qui dégagent de la chaleur, des espèces de poupées gonflables du futur. Il est très difficile de créer un robot doté d’une peau et d’une température corporelle comparables à celle d’un humain. Un travail de fond est mis en œuvre sur l’imitation de la chair humaine, sur des matériaux réagissant au toucher, par exemple, autant de technologies qui auront des avantages évidents du point de vue de l’esclavage sexuel et des maladies sexuellement transmissibles. Le robot prostitué intelligent n’est pas pour demain mais c’est une évidence, il va arriver.


Lisez les deux autres parties de l’entretien avec Olivier Levard :
"Les écrans de Minority Report, ce n’est plus de la science-fiction"



Evidemment, Cineblogywood vous recommande chaudement le livre d’Olivier Levard : Nous sommes tous des robots, comment Google, Apple et les autres vont changer votre corps et votre vie, publié aux Editions Michalon.
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Photographie d’Olivier Levard par Lionel Samain.


Rachael

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