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mercredi 28 mai 2014

Cédric Littardi : "Il faut mettre en avant les séries novatrices comme Kill la kill" - INTERVIEW


Buzz : Fondateur du label Kazé en 1994, cofondateur du magazine Animeland en 1991, Cédric Littardi est un acteur incontournable de l’animation japonaise et de la culture geek en France. Cineblogywood a rencontré cet irréductible passionné à l’occasion du lancement de son nouveau label, @Anime. 



Cineblogywood : Fondateur de Kazé en 1994, maison spécialisée dans l’édition d’animation japonaise que vous avez quittée, il y a deux ans, vous lancez un nouveau label, @Anime. Comment est née cette envie ? 

Cédric Littardi :
Quand j’ai quitté Kazé, j’avais envie de me consacrer à de nombreux projets, sachant que tout ce que j’avais construit pendant vingt ans était pérenne, que je pouvais le laisser dans d’autres mains. Mais, très vite, les gens avec lesquels je travaillais depuis des années au Japon m’ont dit qu’ils souhaitaient continuer à collaborer avec moi, que je continue à traiter leurs titres d’animation.


Deuxièmement, j’ai perçu un virage assez profond chez Kazé qui se concentre de plus en plus sur les mangas plutôt que l’anime, alors qu’un des piliers fondateurs de ce label était de faire découvrir l’animation japonaise au plus grand nombre. Je n’ai pas créé Kazé juste pour développer un business mais pour faire avancer les choses, parce que je pensais que cela en valait la peine. Mine de rien, je ne peux pas feindre l’indifférence. Bref, les membres de mon entourage s’étant ligués contre moi, comme je suis faible et que je ne sais pas refuser un projet, j’ai cédé. A la condition de ne pas reproduire ce qui a déjà été fait, de prendre en compte la manière dont les choses ont évolué depuis nos débuts, en se concentrant sur ce qui risque de disparaître.

Les longs métrages d’animation, une de vos priorités ?


Assurer la sortie des films en salle, oui. Chez Kazé, nous nous y étions attelés dès 2004, en nous rendant au Japon, en rencontrant les réalisateurs…, un travail indispensable. Peut-être l’activité de Kazé s’étant avérée la plus bénéfique pour la promotion de l’animation japonaise. Pour moi, c’était très important, d’autant plus que la France demeure un des rares pays capables de sortir des films indépendants au cinéma, même si ce n’est pas facile. Porter l’animation japonaise sur grand écran est, en effet, très couteux et risqué, notamment parce qu’on peut difficilement compter sur une base de fans qui ne va pas au cinéma et qui a été élevée en dénichant les œuvres d’une autre manière. Il est quasiment impossible de la faire changer d’opinion, puisque les fans ayant tendance à considérer l’objet de leur passion comme "leur truc", ils se désintéressent de le faire découvrir à un large public. C’est dommage, dans le sens où, pour l’ensemble de la presse et des médias, seul un passage au cinéma confère une noblesse au genre.

La sortie de Patéma et le monde inversé, en mars dernier (lire l’interview du réalisateur Yasuhiro Yoshiura) s’inscrit-elle dans cette politique cinéma ?

Tout à fait. Ce film d’animation magnifique, réalisé par un auteur indépendant et talentueux, mérite vraiment d’être vu par le plus grand nombre et pas juste une niche de fans. La philosophie qui sous-tend notre travail est de donner accès au plus grand nombre à l’animation japonaise pour la faire découvrir, la faire évoluer. Au Japon, l’animation dispose de moins en moins d’argent. Pour la raison simple et démographique que le pays est extrêmement vieillissant. Il y a de moins en moins d’enfants. Le public et, donc, le financement est de plus en plus restreint, d’autant plus que les animateurs ont du mal à se renouveler car ils sont très mal payés. L’une des chances de salut du Japon, c’est l’international qui, pour le moment, rapporte assez peu, au final, avec une baisse de la contribution en France, notamment en raison du piratage et des prix bas des DVD.

Et les séries animées dans ce contexte ?


Dans le domaine des nouvelles séries, ce qui a profondément changé, c’est le travail. Avant, lorsqu’une série était diffusée au Japon, nous avions le temps de la regarder, pendant où après cette diffusion, afin de décider s’il était judicieux de la présenter dans d’autres pays. Maintenant, il y a le simulcast. C’est très bien. J’ai lutté, pendant des années, pour que ça arrive mais en gros, cela signifie que, dorénavant, il faut se positionner sur une série, avant d’avoir vu le moindre épisode, ce qui brouille considérablement les pistes. Les gens travaillent sans savoir où aller. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains labels se recentrent sur des séries ultra longues ou le merchandising.

Votre rôle se serait donc complexifié, dans le sens où il consiste à jauger, à l’aveugle, la valeur d’une série sur laquelle miser...


Auparavant, nous pouvions savoir si une série avait marché au Japon, puisqu’elle avait déjà été diffusée. Maintenant, il faut être capable, non seulement de décrypter un dossier de production mais aussi de connaître les membres de l’équipe pour essayer d’anticiper le succès de la série, ce qui est très difficile sans l’avoir vue. Parfois, on se doute bien que cela va marcher, par exemple, quand une série est adaptée d’un manga. Mais, souvent, les plus grosses surprises proviennent des créations originales. Et là, il n’y a pas de benchmark disponible, juste un dossier marketing avec un simple résumé qui ne veut pas dire grand chose, en lui-même. Derrière ce résumé, se trouve une équipe, une narration, un arc d’histoire, un design, le tout extrêmement difficile à juger. 


Cela demande beaucoup d’expérience pour remettre les séries en perspective, pour connaître personnellement les artistes, pour suivre ce qui se passe sur le marché. Or, ces connaissances ne sont pas le point fort des entreprises, aux mains desquelles le marché est tombé. Loin d’être des encyclopédies vivantes de l’animation japonaise, elles ne connaissent pas les réalisateurs, ne disposent pas d’une vision historique et ne prennent pas de risques.

Quelles sont les conséquences de l’état de fait que vous décrivez ?

Partons de la situation au Japon. Disons qu’en cet instant précis, quelques quarante à cinquante séries sont diffusées là-bas. Parmi elles, cinq possèdent des qualités indéniables et un vrai potentiel à l’international. Cela ne signifie pas que les quarante cinq autres sont mauvaises. Certaines peuvent être destinées aux jeunes enfants, d’autres peuvent sembler trop japonaises dans leur approche. Et quelques-unes ne sont tout simplement pas réussies. 


Aujourd’hui, le système français est passé à un processus de masse. Par exemple, J-One [une chaîne de télévision diffusant des dessins animés japonais en simulcast, NDLR] ou Crunchyroll [une plateforme de simulcast, NDLR] diffusent le maximum de séries possibles, indépendamment de leur qualité. Cela s’avère un problème pour plusieurs raisons. La première étant que toutes les séries sont traitées de la même manière, d’un point de vue financier, ce qui n’incite pas à créer de bonnes séries. Ensuite, si je pars du principe qu’il s’agit de recruter du nouveau public, il faut que, quand un spectateur découvre une nouveauté, elle soit de qualité. S’il tombe sur une première série quelconque en simulcast, il s’arrêtera là et il n’y reviendra jamais. Je ne dis pas que toutes les séries ne doivent pas être disponibles, loin de là. En revanche, il faut que l’on mette en avant les séries exceptionnelles et novatrices comme Kill la kill, en s’assurant qu’elles ne soient pas seulement diffusées en VOD sous titrée réservée exclusivement aux fans, mais aussi exploitées en DVD, à la télé, bref qu’elles soient disponibles partout où les gens la cherchent.


Justement, parlons de cette série, Kill la kill qui sort en DVD et Blu-ray, dès la rentrée chez @Anime...

Cette série est réalisée par Hiroyuki Imaishi, un ancien du studio Gainax. Le premier épisode ressemble à une série de combat dans un lycée, où des lycéens vont se mettre sur la figure avec des espèces de vêtements se transformant en armure. Au final, cela devient une grande fresque de science-fiction, complètement délirante, avec des surprises dans tous les sens, où les enjeux des personnages basculent à chaque épisode. On ne peut jamais prévoir comment va tourner l’histoire de cette série au faux look rétro, hyper bien réussie, à l’animation déjantée. Pour ma part, je n’ai jamais rien vu d’aussi rythmé. Kill la kill, c’est le programme que tout ceux qui apprécient l’animation japonaise regardent. Cela aurait pu être un ratage. Même les gens les plus créatifs et barrés peuvent se planter. Kill la kill, c’est typiquement la série sortie de nulle part, sans manga. Mais on a parié dessus et ça a marché.


 
La série L’Attaque des titans, que vous éditez également en septembre, est déjà forte d’un manga, par contre...

Oui. On connaît donc l’histoire et on sait que c’est une excellente série, la série de l’année d’ailleurs et, probablement, des années à venir. En chiffres d’affaires de licences, L’Attaque des titans rivalise avec One Piece [le manga d’Eiichiro Oda, le plus vendu dans le monde, NDLR]. Ce qui n’est pas rien. L’Attaque des titans dépasse de nouveaux records chaque mois, avec 2,75 millions d’exemplaires, pour le dernier volume du manga. Ce n’est pas LE record, détenu, lui, par One Piece avec 4 millions d’exemplaires. A ceci près que One Piece en est au volume 73, tandis que L’Attaque des titans au volume 13. 


C’est une grosse responsabilité de jeter notre dévolu sur cette série. Il s’agit de poser les pierres d’une croissance spectaculaire. Essayer de faire découvrir l’anime à la télévision, ce qui n’est pas facile, puisque dans le premier épisode, un humain se fait croquer par un géant. L’intéressant, c’est que L’Attaque des titans n’est pas une série à rallonge, à licence, comme Naruto [également un manga à succès de Masashi Kishimoto, NDLR] et One Piece. Elle ne marche pas, comme le reste, sur la quantité mais sur la qualité et la puissance de son histoire. Nous allons ainsi devoir toucher un public plus éloigné de celui des mangas. Des gens qui aiment le fantastique, la science-fiction.

Vos DVD sont disponibles en précommande durant cet été, avant de rejoindre la distribution classique à la rentrée. Pour quelle raison ?

Mon travail consiste à rendre accessible un programme par tous les moyens possibles. Le problème, ce sont les délais de production. Au Japon, une série est produite pour la télévision, où elle est diffusée. Elle est éditée, ensuite, en DVD, source de financement de l’animation japonaise. Les sorties se font généralement à un rythme de deux épisodes par DVD et par mois. Ces DVD font l’objet de nombreuses "retakes", c’est-à-dire d’améliorations de la version vue à la télé. Nous sommes obligés d’attendre ces versions. D’abord, parce que nous souhaitons disposer de la qualité maximale, la qualité en DVD étant meilleure que celle du simulcast et cela, même au Japon. Deuxièmement, parce que l’industrie japonaise, échaudée par les prix bas des DVD vendus par Amazon par exemple, en comparaison avec les prix plus élevés pratiqués sur son marché intérieur, impose de nombreuses restrictions, en matière de sortie des DVD. 


Or, je crois à la continuité dans l’exploitation. C’est dommage de diffuser une série en simultané de 26 épisodes par exemple, et puis, de ne plus rien voir pendant six mois, avant la sortie du coffret en DVD. Avant que le simulcast ne soit terminé, nous proposons donc les produits en prévente, même s’ils sont loin d’être définitifs. L’un des défis, à l’avenir, est de trouver le moyen d’assurer cette continuité, alors que le Japon impose beaucoup plus de restrictions sur les possibilités de sorties des produits physiques et des diffusions télé. Cela change tout le temps, ce qui est positif, sinon on s’ennuierait. Je n’aurais d’ailleurs pas rempilé avec @Anime, si c’était pour faire la même chose.

  • Les coffrets combo DVD Blu-ray de Kill la kill (12 épisodes sur les 24 de la saison 1) et de L’Attaque des titans (13 épisodes sur les 25 de la saison 1) seront disponibles en magasins, chez l’éditeur @Anime, dès septembre.
  • Les séries Kill la kill et L’Attaque des titans sont visibles sur la plateforme vidéo Wakanim. Le premier épisode de chaque série est disponible gratuitement : Kill la kill et L’Attaque des titans.
  • A noter, toujours chez @Anime, deux films de la série de magical girls Puella Magi Madoka Magica et un épisode spécial de la série Sword Art Online, sous forme de long-métrage Sword Art Online - Extra Edition, en coffret, en septembre. Les deux séries sont également disponibles sur Wakanim.
  • Outre son label d’animation japonaise, Cedric Littardi se consacre à de nombreux autres projets. A Paris, il a ouvert, en 2012, à deux pas du Châtelet, Le dernier bar avant la fin du monde, le premier espace d’expression des cultures de l’imaginaire. Le Nord ne sera pas en reste, cet été, avec la création d’un nouveau bar lillois. Amateur de jeux vidéo, de jeu de rôle et de plateau, il collabore à Drakerys, un jeu de stratégie avec figurines situé dans un univers médiéval-fantastique, au jeu vidéo Les Mystérieuses cités d'or mondes secrets et au jeu de combat de vaisseaux spatiaux, Strike Suit Zero.

Photo par Lionel Samain.

Rachael
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