jeudi 29 mai 2014

L’île de Giovanni (1/2) : interview du réalisateur Mizuho Nishikubo


Artistes : Avec L’île de Giovanni, le réalisateur japonais Mizuho Nishikubo s’attaque à un pan méconnu de l’histoire de l’après-guerre, l’annexion des îles Kouriles par les Soviétiques en 1945. Un récit poignant mais porteur d’espoir, comme il l’explique dans l’interview accordée à Cineblogywood. 



Cineblogywood : Votre film retrace le destin de Junpei et Kanta, deux enfants japonais vivant sur Shikotan, une des îles de l’archipel des Kouriles, annexé par les Soviétiques en 1945. Un épisode douloureux de l’histoire nipponne, puisqu’après une brève cohabitation entre les deux populations, les Japonais ont été déportés vers l’île de Sakhaline, avant d’être rapatriés au Japon, deux ans plus tard. Qu’est-ce qui vous a poussé à porter ce récit à l’écran ?

Mizuho Nishikubo :
Je m’intéresse beaucoup au thème de la guerre et, surtout, à la guerre au Japon. Or, même moi qui maîtrise bien le sujet, je ne connaissait pas cette partie de notre histoire. La réalisation de L’île de Giovanni m’a permis d’apprendre de nombreuses choses sur ce pan méconnu de la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée initiale de ce long-métrage mais Shigemichi Sugita, le scénariste qui voulait faire un film sur ce sujet depuis plusieurs années. Finalement, il s’est rendu compte qu’une réalisation en prises de vues réelles comportait trop d’obstacles. Son projet est ainsi devenu un film d’animation.  Et on m’a proposé d’y collaborer.

Qu’est-ce qui vous a touché dans l’histoire développée par Shigemichi Sugita ?

Il y plusieurs façons différentes de traiter la guerre. Moi, j’ai voulu m’axer sur l’amitié qui a germé entre les enfants russes et japonais, malgré les circonstances conflictuelles. J’ai compris, à travers cette histoire, que l’on pouvait trouver des points d’accords entre les gens, quels que soient les obstacles. C’est pourquoi, j’ai décidé d’insérer dans le film les séquences, où les enfants des classes russes et japonaises communiquent par le biais des chansons interprétées à l’école. Hiroshi Tokuno [l’habitant de Shikotan dont le témoignage a inspiré le film et son personnage principal, Junpei, NDLR] m’a raconté que, pendant la cohabitation des deux communautés sur l’île, les enfants russes et japonais jouaient ensemble au sumo sur la plage. Il y avait donc des moments de bonne entente entre les Japonais et leurs nouveaux voisins soviétiques. 




Personnages qui valsent ensemble ou qui chantent de concert, par delà les nationalités, les générations, les différences... la musique et la danse sont omniprésentes dans le film. Que véhiculent-elles pour vous ?


La musique est primordiale pour moi. Et cela, depuis toujours. Si j’ai décidé de travailler dans l’animation, c’est parce que je voulais m’exprimer dans un milieu lié à la musique. C’est pourquoi, j’ai tendance à mettre beaucoup de musique dans mes films. Dans L’île de Giovanni, j’ai utilisé des chansons populaires, russes ou japonaises. Des morceaux qui évoquent l’attachement au pays natal ou l’amour envers un être cher dont on est séparé.  Toutes les chansons ont été choisies pour refléter les sentiments des personnages.

Le film fait référence à la nouvelle de l’écrivain japonais Kenji Miyazawa, Train de nuit dans la voie lactée, de 1927, où deux enfants, Giovanni et Campanella, sont emportés dans un voyage fantastique. Pourquoi ce choix narratif ?

Nous aurions pu privilégier exclusivement l’approche documentaire, basée sur des faits réels. Mais à bien y réfléchir, je me suis dit que il fallait ajouter une autre dimension, plus onirique, au récit, afin d’approfondir l’univers du film. Ces deux dimensions s’harmonisent parfaitement, d’autant plus que le positivisme dégagé par l’histoire du Train de nuit dans la voie lactée sous-tend la volonté des enfants à surmonter les obstacles.

L’île de Giovanni est un film très émouvant. Comment fait-on pour trouver le ton juste, quand on traite un sujet aussi poignant que celui de deux enfants déracinés, dans la tourmente de l’après-guerre ?

Mon intention était de montrer les choses telles qu’elles se sont déroulées, avec des détails très précis. Je voulais, notamment, représenter les comportements des russes de manière très réaliste, afin que les événements basés sur des faits réels permettent au public de revivre l’expérience de la guerre vécue par les personnages. Certaines personnes s’identifieront aux protagonistes mais personne ne ressentira les émotions de la même façon. Je laisse chaque spectateur interpréter mon film comme il l’entend.

L’île Shikotan fait partie d’un territoire réclamé par le Japon à la Russie, et donc objet de tensions, encore actuellement. Pensez-vous que votre film puisse avoir un rôle à jouer dans la manière dont ce sujet de dispute est perçu par les Japonais, les Russes ou la communauté internationale ?

Les différends territoriaux sont toujours des questions difficiles à aborder et compliquées à résoudre. D’autant plus que si on évoque le problème des îles du Nord [les îles Kouriles, au nord d’Hokkaïdo, NDLR], certes elles appartenaient aux Japonais à l’époque de Junpei, le protagoniste du film mais auparavant, des populations autochtones habitaient là-bas [les Aïnous, NDLR]. On ne peut donc pas dire qu’il s’agit uniquement d’un problème entre les Russes et les Japonais. Plus globalement, j’ai espéré, avec ce film, et j’espère encore, même si je suis peut-être trop optimiste, que nous allons arriver à faire tomber les barrières qui nous entravent. Au début du film, apparaît une carte sans frontières. C’est ce que je souhaite pour l’avenir. 



Lisez également l'interview de Santiago Montiel, directeur artistique de L'île de Giovanni

Photo par Lionel Samain

Rachael

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