jeudi 18 septembre 2014

Felicia Day : "The Guild a donné une voix aux geeks qui en étaient privés" - INTERVIEW 1/2


Artistes : C’est la série web la plus regardée au monde... 200 millions de vues pour The Guild, le show mettant en scène un bande de gamers online complètement déjantés, créé par Felicia Day, grande prêtresse geek devant l’éternel. Cineblogywood a rencontré l’actrice américaine, lors de son passage à Paris, à la veille de la sortie des DVD de sa série en France.


Cineblogywood : Comment est née l’envie de créer cette web série, The Guild ?  

Felicia Day : En tant qu’actrice, j’ai ressenti le désir de m’offrir un rôle sur mesure. Avant The Guild, je travaillais à Hollywood depuis plusieurs années déjà [l’Américaine de 35 ans est notamment apparue dans la série Buffy contre les vampires, NDLR]. Mais les rôles ne me correspondaient pas vraiment. Je me sentais cantonnée dans des personnages secondaires, de faire-valoir, plutôt humoristique. J’avais envie d’un rôle avec plus de substance. C’est ainsi qu’est née Codex [découvrez-là, dans le premier épisode, ci-dessous], la prêtresse de la guilde The Knights of Good, composée de joueurs se rencontrant en ligne mais aussi en dehors, dans la vie réelle. Quand j’ai décidé d’écrire une série dont je tiendrais le premier rôle, on m’a conseillé de traiter le sujet que je connaissais le mieux. Or, s’il y a bien un univers dans lequel j’ai grandi, c’est celui du jeu vidéo. Il m’a donc semblé naturel de mettre en scène des joueurs de jeu en ligne [plus exactement un MMORPG, un jeu de rôle, dans un monde virtuel, où les gamers jouent ensemble sous forme d’avatar, NDLR].  


Pourquoi avoir choisi de développer votre série pour le web ? Est-ce parce que, d’un point de vue créatif, ce type de format offre une plus grande liberté que la télévision, par exemple ? 

En fait, le web est tout simplement le médium qui a permis à la série d’exister. Le scénario de The Guild n’était pas une histoire susceptible d’intéresser les télévisions, à l’époque. Elles n’auraient jamais porté ce type de sujet à l’écran. La naissance même de The Guild n’a été possible que grâce au partage sur internet, le seul endroit où les gens pouvaient regarder les vidéos. Ce qui est très spécial avec cette série, c’est qu’elle s’adresse à des gens qui ne se sentaient pas représentés à la télévision, des gamers, des geeks qui n’avaient pas trouvé un programme reflétant le monde dans lequel ils évoluent. Ces personnes se sentaient plutôt exclues des médias. Pouvoir toucher ce public-là, par le biais d’internet, est très important pour moi, très gratifiant. The Guild a donné une voix à ceux qui en étaient privés. Créer une véritable communauté, autour d’une série dans laquelle les gens se retrouvent pour partager des émotions, en tant qu’amis, tel est le fruit de notre travail. Et ce phénomène dépasse de loin les vidéos en elles-mêmes.

Au début du show, aviez-vous l’impression, justement, de faire partie de ces "sans voix" ?

Tout à fait. Je n’avais jamais vu quelqu’un comme Codex à la télévision. Si elle avait existé dans une série télé, elle aurait été un personnage secondaire, destiné à faire rire ou à mettre en valeur d’autres acteurs, par exemple. Or, en montrant des personnages plus diversifiés à l’écran, on représente plus de gens différents, ce qui contribue à changer les mentalités, les idées préconçues sur notre société et les gens qui la composent.  Non, un héros ou une femme dans un rôle principal ne doivent pas nécessairement être parfaits, appartenir à une ethnie en particulier ou avoir une taille standard. Plus les spectateurs voient des représentations diversifiées des individus, mieux ils arrivent à s’accepter, en tant que personne. Et moins ils se sentent diminués, parce qu’ils ne sont pas représentés. 

Le fait que la technique soit devenue moins chère et plus pratique a-t-elle joué un rôle dans l’essor d’une web série comme la vôtre ?

Absolument. Nous n’aurions jamais pu réaliser une web série, il y a vingt ans. La technologie n’était pas disponible. Les caméras auraient été trop coûteuses, internet beaucoup trop jeune et balbutiant pour espérer regarder les vidéos de manière confortable. Mais dorénavant, la technique a atteint un niveau suffisant pour pouvoir s’exprimer artistiquement, sans entraves. Chacun peut utiliser son téléphone pour faire une vidéo et la poster sur le web. Elle y sera vue par la planète entière. Cette évolution entraîne, certes, des effets négatifs, le contenu à défricher ne cessant de s’accumuler. D’un autre côté, elle est gage de liberté, voire de démocratie : sur le web, tout le monde peut vous trouver, même si vous n’êtes pas soutenu ou mis en avant par un grand média. Ça, c’est précieux. 


Avez-vous senti un intérêt immédiat des grands groupes médiatiques ou de stockage de vidéos en ligne, pour votre démarche ?

J’ai très vite été approchée, au tout début de The Guild, pour vendre le show, pour le développer en série télé ou pour qu’il soit diffusé sur d’autres sites que YouTube. Dans les premiers mois, la série a vraiment attiré l’attention, parce qu’à partir de l’épisode 3, nous l’avons financée par crowdfunding, avant même la naissance de sociétés de financement participatif comme Kickstater ou Indiegogo. En 2007, personne ne faisait appel au public pour obtenir un soutien financier. Cette manière de faire originale a suscité l’intérêt, d’autant plus que notre série devenait de plus en plus populaire. Néanmoins, aucun de ces médias mainstream, soucieux de collaborer avec nous, ne me semblait produire un contenu internet de qualité. Et rien ne me garantissait qu’ils sauraient s’occuper de ma série aussi bien que je ne le faisais moi-même. 

Vous avez donc patienté... 

J’ai refusé toutes les propositions, jusqu’à l’accord avec Microsoft [et la diffusion des épisodes sur console Xbox, dès 2008, Felicia Day conservant les droits intellectuels sur sa série, NDLR]. Cela m’a permis de toucher un nombre beaucoup plus important de gens, tout en demeurant indépendante créativement. Ce n’est pas que je sois devenue une experte dans l’art de la négociation financière. Mais j’ai toujours gardé en tête que ma communauté sur le web passe avant tout le reste. C’est cela qui me guide. Pas question de prendre le risque de s’allier avec un partenaire qui pourrait empêcher les internautes de voir la série, depuis l’étranger, notamment. Ou qui pourrait, unilatéralement, s’opposer aux diffusions ultérieures de ma série, un drame pour moi. En ce sens, travailler avec Xbox est un peu un rêve devenu réalité. Cette collaboration s’est avérée une étape décisive dans le développement du show de la saison 2 à 5. 

Vous considérez-vous investie d’une responsabilité par rapport à votre communauté de fidèles sur internet ? 

Evidemment. J’ai entouré The Guild des plus grands soins, je l’ai fait grandir avec authenticité. Je souhaite préserver sa crédibilité, sans l’exploiter à outrance. A l’heure actuelle, dans les médias sociaux, une seule question importe, dès qu’un contenu remporte du succès : «Comment utiliser cette audience, pour en tirer le maximum de profit ?» C’est une mauvaise façon de procéder. Je préfère penser à mon public, en termes d’envies à satisfaire, de besoins à rencontrer. Je me demande ce que les internautes attendent de moi. Et si je ne rassemble pas autour de moi la plus énorme communauté qui soit, je préfère en être fière. Nous ne sommes peut-être pas les plus nombreux mais, au moins, nous ressemblons à une famille. 

Concrètement, comment finance-t-on les premiers épisodes d’une web série comme The Guild ? On commence, en bricolant, en petit comité, dans sa cuisine ? 

Nous avons payé les deux premiers épisodes de notre poche, la mienne, celle de mon réalisateur et de mon producteur. Ensuite, nous avons fait appel au financement participatif, en demandant, chaque mois, aux internautes de nous aider. Cet apport mensuel nous permettait de tourner deux épisodes à la fois. C’est ainsi que nous avons terminé la saison 1. 

Vous n’étiez pas rémunérés, alors ? 

Non. A la fin de la saison 1, nous avons réalisé, en effet, un DVD dans ma cuisine, ce qui est loin d’être facile. Avec l’argent récolté par ce premier DVD, nous avons pu payer l’équipe de tournage et les acteurs qui n’avaient pas encore été rémunérés pour leur travail. L’accord avec Xbox a ensuite permis à la saison 2 de voir le jour. Enfin, Youtube a financé la dernière et 6e saison. 

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Lisez la seconde partie de notre entretien avec Felicia Day : "Les geeks sont des braves".

* Les six saisons de The Guild, sont disponibles ici, sur le site dédié à la web série de Felicia Day. Les épisodes sont également visibles sur France 4, depuis la rentrée.

* Les quatre premières saisons de The Guild sont, de même, disponibles en DVD, chez la maison d’édition spécialisée dans les web séries, LBL42, au prix de 39,95 euros.

* Felicia Day a également créé, en 2012, un site de vidéos sur la culture geek : Geek & Sundry 

* Portrait de Felicia Day par Lionel Samain

* Photo de The Guild : copyright Felicia Day

Rachael

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