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vendredi 19 septembre 2014

Felicia Day (The Guild) : "Les geeks sont des braves" - INTERVIEW 2/2


Artistes : Seconde partie de notre entretien avec Felicia Day, la rouquine rigolote que les geeks du monde entier s’arrachent sur internet (lire la première partie : "The Guild a donné une voix aux geeks qui en étaient privés"). Après nous avoir entraîné dans les coulisses de la création de sa série web, précurseur d’un format au succès grandissant, l’actrice américaine répond, entre autres, à la question existentielle qui nous réveille, pantelant(e)s, chaque nuit, sur notre oreiller trempé : c’est quoi être un geek, aujourd’hui ?



Cineblogywood : Vous êtes l’héroïne de la série web la plus regardée au monde... 200 millions de vues pour The Guild, sur un groupe de gamers en ligne hauts en couleur. Gagne-t-on sa vie avec la fabrication de vidéos pour le web ? Grâce aux revenus générés par la publicité accompagnant les contenus sur les sites internet, par exemple ou grâce à la vente de DVD et de produits dérivés...

Felicia Day : Les gens pensent que la publicité rapporte beaucoup d’argent. Mais ce n’est pas le cas. A moins de se limiter à un tournage "moi et ma caméra", on ne gagne pas sa vie avec les revenus publicitaires. Seuls les blogueurs les plus connus y parviennent. Sur le web, les créatifs travaillent très dur pour pas grand chose. Je caresse l’espoir que, plus les gens regarderont des vidéos sur internet, plus le marché arrivera à maturité et plus les créatifs serons rémunérés correctement pour leur travail. En ce qui concerne les DVD, ce sont eux qui rapportent le plus. Nous sortons également du merchandising et apparaissons dans des conventions mais ce qui nous importe le plus, c’est de faire le contenu que nous voulons, pas l’argent. Pour ma part, je suis heureuse de gagner ma vie, grâce au web, même si pour y arriver, je dois néanmoins continuer à travailler comme actrice pour la télévision [Felicia Day a récemment été vue dans les séries Eureka et Supernatural, NDLR].


Le but ultime, pour un auteur de web série, est-il de se faire repérer par la télévision ? Ou, finalement, vu le succès de The Guild et du phénomène des web séries en général, la création sur internet ne devient-elle pas une manière de s'exprimer à part entière ?

Etant donné la difficulté à gagner sa vie avec une web série, il est clair que les auteurs veulent, à terme, travailler pour la télévision. C’est la garantie de pouvoir collaborer avec des gens plus professionnels, correctement rémunérés, tout en produisant du contenu, à grande échelle. Mais cela dépend de votre vision des choses. On peut se contenter d’une ambition plus modeste, pour éviter les pressions subies, lorsque l’on prête son talent à la télévision. Votre travail est, de fait, surveillé à tous les niveaux d’une hiérarchie qui interfère avec votre vision créative. La télé est un univers de compromis. A vous de voir comment évoluer harmonieusement entre tous ces écueils. Pour ma part, qu’il s’agisse de télévision ou de web, une seule chose me guide : comment raconter les meilleures histoires pour faire plaisir aux gens.

En 2012, vous avez lancé la chaîne Youtube Geek & Sundry, avec plusieurs émissions sur la culture geek [regardez Felicia Day dans son programme sur les jeux vidéo vintage, Co-Optitude, ci-dessous]. Que vous apporte ce support spécifique, par rapport à la web série de vos débuts ?

Je vois Geek & Sundry comme une sorte d’immense parapluie, sous lequel peuvent se rassembler toutes les communautés qui ont aimé The Guild. Je n’avais pas envie que les liens avec les internautes se délitent, avec la fin de la série. Tellement de temps a été investi pour créer toutes ces connections entre les gens. Ce serait trop triste, si c’était perdu. Je ne souhaitais pas non plus me concentrer sur un seul et nouveau show qui, s’il ne rencontrait pas le succès, ou s’il se terminait tout simplement, laisserait les internautes sur le carreau. Je désire continuer à grandir avec ma communauté, en reflétant ses différentes sensibilités aux travers de programmes empreints de personnalité. Je voudrais que ma communauté transcende cet unique show qu’est The Guild.



Votre travail est très suivi sur le web. Avez-vous l'impression d'être une prescriptrice de tendances pour les amateurs de culture geek ? Et puis, c'est quoi, finalement, un geek ?

J’espère être une prescriptrice de tendances, oui. Ce serait un honneur d’être un leader d’opinion dans la manière dont les gens perçoivent les geeks et dont les geeks se voient eux-mêmes. La culture geek doit faire face à des changements importants pour l’instant. Nous sommes de plus en plus populaires, de plus en plus présents à l’écran et dans les médias. Bref, la culture geek devient mainstream. En soi, ce n’est pas un mal mais certains membres les plus anciens de la communauté, plutôt old school, ne se reconnaissent plus dans cette évolution. Ils craignent l’édulcoration de la culture geek. Les geeks, ce ne sont pas seulement des gens qui apprécient les comic books, par exemple mais des personnes qui aiment ce que la masse rejette et qui, pourtant, demeurent fidèles à leurs choix. En ce sens, les geeks sont des braves. Ils ont le courage d’être eux mêmes, en dehors du jugement des autres. C’est ce que j’aime par dessus tout dans la culture geek. Je souhaite que, plus nous deviendrons populaires, plus les gens s’intéresseront à nos passions, plus nous resterons, dans nos cœurs, des outsiders.

Voilà un message tout indiqué pour clôturer notre conversation...

Tout à fait. Etre geek, c’est se rassembler, entre outsiders, pour former une famille. Telle est la mission que je m’assigne dans mon travail.

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* Les six saisons de The Guild, sont disponibles ici, sur le site dédié à la web série de Felicia Day. Les épisodes sont également visibles sur France 4, depuis la rentrée.

* Les quatre premières saisons de The Guild sont, de même, disponibles en DVD, chez la maison d’édition spécialisée dans les web séries, LBL42, au prix de 39,95 euros.

* Portrait de Felicia Day par Lionel Samain

* Photo de The Guild : ©Felicia Day

Rachael
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