lundi 25 janvier 2016

Les Délices de Tokyo : le langage des haricots

 

En salles : Deux âmes égarées se rencontrent autour du rituel de la préparation du "an", la pâte de haricot rouge japonais, dans une petite échoppe de pancakes dorayakis à Tokyo. Les Délices de Tokyo est un film intimiste et poétique, au ton grave et doux, signé de la cinéaste nipponne Naomi Kawase.



Elle écoute les arbres grandir, salue le printemps dans l’envolée des pétales de cerisiers et parle aux haricots qui cuisent. Lui, traîne ses savates et sa lassitude,  jusqu’à sa boutique de dorayakis, sans un regard aux sakuras qui ploient sous leurs fleurs dans le ciel bleu de sa rue tokyoïte. D’ailleurs, comme tous les matins, il n’est pas très pressé non plus. Ce n’est pas que les clients se bousculent devant sa baraque. Les pâtisseries qu’il vend, les dorayakis, ce n’est pas son truc. Surtout le "an", cette pâte de haricots rouges azuki, dont est fourrée la douceur, entre deux crêpes. Soit les haricots brûlent, soit ils durcissent, lorsqu’il les prépare. Son an n’est pas terrible, blaguent les lycéennes du quartier. Et puis, la purée anko, ça doit être fait avec le cœur. Et son cœur à lui est en berne.

Entre Tokue (Kirin Kiki, vue chez le cinéaste nippon Kore-eda), la septuagénaire qui, malgré ses mains déformées, fabrique sa pâte d’azuki seule, depuis un demi-siècle et Sentaro (Masatoshi Nagase, souvenez-vous, Jun dans Mystery Train de Jim Jarmusch), celui qui n’a jamais pu terminer de manger un dorayaki, va naître une douce amitié, autour d’une marmite de an et du rituel de préparation de la pâte, de la connaissance transmise, des gestes économes aux confidences partagées, à demi-mots, aux premières lueurs de l’aube. Bientôt, les clients font le pied de grue devant la boutique, les friandises désormais savoureuses s’arrachent comme des petits pains, tandis que chaque jour, le rendez-vous du an qui mijote tisse des liens de plus en plus étroits entre les deux naufragés de la vie.

Mais une rumeur se répand. L’échoppe est à nouveau désertée, la solitude reprend ses droits. Les pétales des sakuras sont bien loin déjà... 


Vivre dans un monde ensoleillé

Pour mettre les journalistes dans l’ambiance, avant la projection de presse parisienne, on leur a offert un délicieux dorayaki de la pâtisserie nipponne Walaku (voir encadré ci-dessous). Et si le titre du film est An, dans son pays d’origine, ce thème léger et gourmand n’est qu’un prétexte accrocheur pour aborder des sujets plus graves de la société japonaise, comme l’alcoolisme, l’abandon et l’exclusion de la différence.

Un film touché par la grâce que ces Délices de Tokyo de Naomi Kawase, cinéaste japonaise à qui l’on doit également La forêt de Mogari, récompensé du Grand Prix du Festival de Cannes en 2007 (trailer) et Still the Water (trailer), en 2014. Tout en retenue et sensibilité, évitant l’écueil des clichés gnangnans, Les Délices de Tokyo traite du respect des ainés et des valeurs ancestrales, de l’amour de la nature et de ses rythmes immuables, si chers à la culture japonaise mais aussi de l’ouverture aux langages du monde, quels qu’ils soit : celui des haricots azuki qui chantent dans la marmite, de l’arbre bruissant à la lune, des rayons du soleil vivifiants, de l’homme triste, de la jeune fille égarée et de la veille femme ostracisée. Des langages qu’il faut savoir écouter pour trouver, peut-être, un sens à son existence. "Nous aussi, nous voulons vivre dans un monde ensoleillé", se prend à rêver Tokue.

Enfin, le temps des sakuras est de retour. Comme toujours. C’est "hanami" : les Japonais contemplent la floraison des cerisiers dans les parcs, en mangeant sous les arbres. "Dorayaki ! Dorayaki ikaga desuka"... "Dorayaki ! Qui veux un dorayaki ?".


Où déguster un dorayaki à Paris ?
Chez Walaku, la pâtisserie traditionnelle japonaise du chef Takanori Murata (photo ci-dessus) qui préparera devant vous cette friandise composée de deux pancakes fourrés au an, la purée de haricot rouge, dans son salon de thé raffiné de la rive gauche. Une occasion, également, de découvrir les wagashis, les pâtisseries traditionnelles nipponnes, elle aussi souvent confectionnées à base d’anko (mais pas seulement, loin de là). Autant de douceurs incontournables, dont les variations saisonnières s’incarnent dans des thèmes et tonalités aussi subtils que sans cesse renouvelés.
Pâtisserie Walaku : 33 rue Rousselet, 75007 Paris. Réservation conseillée.


Dorayaki à la figue, au fromage blanc et à l’anko, pâte de haricot rouge chez Walaku.

Wagashi "Ajisai" (hortensia) de Walaku, un gâteau en pâte de haricots blancs au cœur d’azuki rouge, agrémenté de gouttelettes d’agar-agar translucides, symboliques de la rosée du matin sur cette fleur s’épanouissant pendant la saison des pluies au Japon. 

Photos du chef Takanori Murata et chez Walaku par Lionel Samain

Rachael


Enregistrer un commentaire