mercredi 16 mars 2016

Chien enragé : plongée oppressante dans le Japon d’après-guerre

En DVD et Blu-ray : Avec le film Chien enragé (1949) d’Akira Kurosawa, les Editions Wild Side poursuivent la sortie des versions restaurées HD de 17 longs métrages du cinéaste nippon. Un témoignage en immersion sur le Japon de son temps, post-capitulation, à découvrir dans la collection Akira Kurosawa Les années Toho, depuis le début du mois de mars.



"La malchance forme ou écrase, c’est au choix." Murakami a choisi son camp : il ne se laissera pas broyer par le destin. Policier, il vient de se faire dérober son arme de service, dans un tramway. Rongé par la culpabilité, il craint plus que tout que, dans son sillage, son colt ne laisse des victimes. Il se lance donc sur les traces de son voleur, ce "chien errant devenu enragé", dans la chaleur étouffante d’un été caniculaire nippon, enchaînant interrogatoires oppressés sous les toits en zinc brûlant, égarements dans les ruelles étouffantes de Tokyo aux embuscades dans les clubs suintants, où des nuages de fumée de cigarettes s’agrippent aux peaux humides.

Contrairement au commissaire Sato, son débonnaire partenaire d’enquête, Murakami en a vu bon nombre de ces soldats se muer en fauves, à la guerre. Lui même aurait pu en devenir un, à l’instar du criminel qu’il poursuit. Plus il se rapproche de sa proie, plus il plaint l’homme sans visage. Finalement, inspecteur ou yakuza, chacun en bave, dans cette génération d’après-guerre. Comme toute la société japonaise de l’époque. Murakami le pressent d’ailleurs, "le pire peut encore arriver".


Soldats volés, soldats voleurs

Dans son second film de 1949, après L’Ange ivre en 1948 (également présenté dans cette collection des Editions Wild Side), Akira Kurosawa rend à merveille l’épuisement de la  traque qu’aucun coup d’éventail n’apaise, aucune brise ne soulage, métaphore de l’ambiance de son temps en souffrance, ce "monde pourri, où même les soldats se font voler" et se font voleurs.

Son Chien enragé est fort d’un duo d’acteurs contrasté, l’un fébrile et torturé, le vibrionnant Toshiro Mifune, deuxième apparition du futur collaborateur fétiche du réalisateur japonais ; l’autre, fataliste au sang froid, le placide Takashi Shimura, lui aussi fidèle du cinéaste, qui se répondent avec virtuosité, dans le regard de Kurosawa sur l’américanisation de son pays, quatre ans après la signature des actes de capitulation du Japon, à l’été 1945.

Acculturation d’après-guerre

Les nippons fans de base-ball, les filles habillés à l’occidentale, les soirées affamées des maisons rationnées, les tentations artificielles qui corrompent les âmes, les soldats démobilisés qui "tournent mal", les malheurs du Japon terrassé, à genoux, d’après-guerre... à travers la course effrénée de Murakami, Kurosawa livre un état des lieux immersif de la société nipponne en perte d’identité de la fin des années quarante. Une société qui connaitra une évolution inévitable, certes réussie, selon de nombreux aspects, quoi que forcée. Un témoignage unique, rare et précieux à (re)découvrir dans cette belle édition complétée par un livret.

Rachael
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