vendredi 17 juin 2016

Myriam Catrin : "Il ne fallait pas se rater sur Smaug, le dragon mythique de Tolkien" - INTERVIEW

Artistes : Smaug, le terrifiant cracheur de feu de la trilogie Le Hobbit, les arbres d’Avatar ou le vilain trilobite de Prometheus, c’est elle. Les elfes de maison et les gobelins dans la valise des Animaux Fantastiques, inspiré du livre de J.K. Rowling, en novembre sur nos écrans, elle aussi. L'"artiste texture" Myriam Catrin forge l’apparence des créatures en 3D qui peuplent notre imaginaire filmique. Interview de cette Française, vivant à Londres, qui était venue au Paris Comics Expo pour présenter sa première bande dessinée. 




Cineblogywood : Vous êtes "artiste texture". En quoi consiste votre métier ? 
Myriam Catrin : Je peins les objets en trois dimensions. Je ne crée pas les personnages en eux-mêmes, mais je les habille, je leur confectionne, en quelque sorte, des costumes de textures, pour qu’ils apparaissent tout beaux dans les films. 

Avec qui collaborez-vous sur un film ? 
En général, nous sommes toute une équipe. Je travaille avec le modeleur qui crée l’objet en 3D, qui le modèle et le rigger qui élabore le squelette pour pouvoir animer le personnage. Je collabore également avec l’animateur mais aussi, de manière très étroite, avec le shader artist qui applique les matériaux permettant aux textures d’avoir l’air photoréalistes. 

En quoi ce rendu réaliste des textures est-il important ? 
Quand on travaille en 3D, comme moi, sur des films IRL (In Real Life), c’est-à-dire pas de l’animation mais des "vrais" films, il faut que les objets aient l’air aussi réels que sur pellicule. L’équipe de tournage filme un acteur sur fond vert et l’équipe 3D, elle, crée les personnages, les objets et les décors avec lesquels il interagit. Ces éléments qui n’existent pas réellement doivent être intégrés dans un univers connu des spectateurs. S’ils ne sont pas réalistes, si la 3D ne "matche" pas avec le vrai personnage, les gens le sentent immédiatement. Il faut d’autant plus faire attention qu’à l’heure actuelle, les spectateurs ont vraiment l’habitude de voir des effets spéciaux de qualité. Ils ont l’œil affuté et ne laissent rien passer. Il faut que cela ait l’air d’aller de soi. Si c’est bien fait, vous ne vous posez aucune question, quand le personnage en 3D bouge. Par contre, au moindre décalage bizarre, le spectateur tique et "sort" du film. 

Vous avez travaillé sur la trilogie de Peter Jackson Le Hobbit, plus précisément sur le dragon Smaug, présent dans les films La désolation de Smaug, en 2013 et La bataille des cinq armées, en 2014. Quel a été votre rôle sur ce projet ? 
D’habitude, l’artiste texture intervient plutôt en post-production, même si les choses ont tendance à changer et que l’on fait de plus en plus appel à moi, dès le tournage. Il est, de même, assez rare que l’artiste texture soit intégré dans le processus de création du personnage mais ça peut arriver. Ce fut le cas sur Le Hobbit, où j’ai été impliquée dans l’identité visuelle de Smaug, très en amont, notamment avec le modeleur, main dans la main avec John Howe (illustrateur canadien célèbre pour son travail sur l'univers du Seigneur des anneaux de Tolkien, NDLR), à la base du concept du dragon. A ce moment-là, Peter Jackson ne savait pas trop à quoi il allait ressembler. Il ne fallait pas se rater sur ce personnage mythique de la saga. Dans le livre, sa description est assez bling bling, puisqu’il est rouge et or. Et ça, en CGI (Computer-Generated Imagery ou images de synthèse, NDLR), ça peut carrément tuer un personnage. Il a donc fallu adapter ce que le dragon est censé être en quelque chose d’un peu plus réaliste. Dans Photoshop, j’ai appliqué les textures avec les couleurs qui me semblaient les plus fidèles aux descriptions de Tolkien, tout en tenant compte des problématiques inhérentes au film In Real Life. 



On vous surnomme la "Lady Dragon des effets spéciaux". Le dragon est votre créature fétiche ? 
Oui. J’adore les dragons depuis ma plus tendre enfance, lorsqu’à six ans, j’ai découvert celui de La Belle au bois dormant de Walt Disney. Depuis, je m’intéresse de près à cette créature, notamment lors d’un voyage au Japon, où sous l’influence de l’animisme (croyance en une force vitale animant les êtres vivants, les éléments de la nature et les objets, NDLR), le dragon représente une figure positive. Dans la culture occidentale, il est diabolisé car il ressemble à Satan. J’en ai marre de voir des dragons méchants. C’est pourquoi Cœur de dragon demeure mon film favori à ce jour. 





Quelles sont vos sources d’inspiration et votre processus créatif : vous partez d’une page blanche… ou d’un écran blanc ?
J’ai beau travailler sur des ordinateurs, je dessine sur papier. Ensuite, j’applique les couleurs sur ordinateur. J’ai eu la chance de naitre à une époque stimulante, riche en films géniaux comme Star Wars, Dark Crystal ou Dune. Je ne dis pas cela par nostalgie mais parce que, grâce à ces films, j’ai pu admirer d’autres mondes et y croire. Je me suis rendue compte que la créativité humaine n’avait aucune limite, que je pouvais utiliser mon imagination pour inventer de nouveaux univers. 

Vous citez Dark Crystal, le film de 1982 de Jim Henson, le créateur du Muppet Show et du marionnettiste Franck Oz qui insuffle vie à Yoda, dans Star Wars. Une œuvre au caractère plutôt organique, non exempte d’accidents et rugosités. On est assez loin du photoréalisme, là…
Dans mon travail d’artiste texture, on doit être très proche de la réalité, plus vrai que nature. On s’inspire de photos notamment. Mais dans mon travail personnel, ce projet de bande dessinée Passages (voir illustrations) que je suis venue présenter au Paris Comics Expo, je m’éloigne de cette veine pour exprimer ce que je ressens, tout simplement. Je lis des BD depuis toute petite : Valérian, Le vagabond des limbes, Jeremiah, et bien sûr, Moebius et Thorgal, la première grande inspiration artistique qui m’a donné envie d’embrasser ce métier. En BD, vous faites ce que vous voulez, avec le style qui vous est propre. Mais, en fait, mes références en BD et mes recherches sur les créatures pour la 3D se nourrissent mutuellement. Un pont existe entre ces deux univers qui me sont chers. 

Dans Prometheus de Ridley Scott, en 2012, on vous doit le trilobite, le prédateur qui attaque l’Ingénieur, à la fin du film. Quel a été votre contribution sur ce vilain jojo de l’espace ? 
Le trilobite avait déjà été conceptualisé par le studio de Ridley Scott qui nous a envoyé la maquette de ses désidératas. Le modeleur a élaboré la créature, comme une sculpture, en gris et moi, j’ai peint toutes les textures. L’intéressant sur ce projet, c’était l’aspect translucide du trilobite. J’ai travaillé avec une séquence de textures ajoutées les unes aux autres pour obtenir cette peau très gélatineuse. Un boulot assez technique. 



Sur Avatar de James Cameron, en 2009, vous étiez en charge des arbres, notamment le Home Tree, l’Arbre maison qui abrite le clan Na’vi des Omaticayas, sur Pandora. Est-ce difficile à habiller, un arbre ? 
Ça n’a pas l’air comme ça, mais un arbre, c’est très complexe. Complexe et subtil, en raison du design de l’écorce de son tronc, de ses nœuds ou encore de l’harmonie des veinures de son bois. On ne peut pas appliquer les textures, n’importe comment, sans logique. La difficulté consiste à restituer l’équilibre existant dans la nature. J’adore faire les arbres. J’ai d’ailleurs aussi réalisé ceux de La Planète des Singes. 



Sans compter les singes des deux premiers Planet of the Apes, en 2001 et 2011...
Oui, je me suis occupée de la peau en dessous de leur pelage, de leur visage, de leurs rides, les intérieurs de bouche, les langues, les dents et les blessures qui étaient nombreuses. Sur Rise of the Planet of the Apes, il y avait également beaucoup de peintures tribales sur les visages. A cela, s’est ajouté l’environnement des singes, comme les objets qu’ils manipulent, par exemple. 



Et puis, en novembre prochain, deux films vont sortir dont vous signez les créatures, tout d’abord A Monster Calls de Juan Antonio Bayona, inspiré d’un live pour enfants de l’écrivain américain Patrick Ness, en 2011...
J’ai travaillé sur le monstre de branches, bois et écorce de ce bouquin superbement illustré en noir et blanc, à l’encre de chine. Là encore, la difficulté fut de rendre cet arbre photoréaliste, aussi beau en vrai que dans le livre. 



Enfin, Les Animaux Fantastiques (Fantastic Beasts and Where to Find Them) de David Yates, tiré du roman du même nom de J.K. Rowling, l’auteur d’Harry Potter, sortira en France, le 16 novembre. Les bestioles dans la valise, c’est vous aussi ? 
Oui, des créatures magiques sont enfermées dans une valise, dont elles s’échappent. Le film s’inscrit dans le monde de la sorcellerie et présente des personnages récurrents de l’univers de Rowling comme des elfes de maison ou des gobelins. Mais je n’en dis pas plus pour préserver la surprise !



Illustrations tirées de la bande dessinée Passages de Myriam Catrin chez ARTtitude. Découvrez son travail en vidéo

Rachael
Enregistrer un commentaire