samedi 24 janvier 2026

BD - Tel Gulliver au coeur de la traite transatlantique

Téhem Les Grandes personnes BD Dargaud CINEBLOGYWOOD

La Belle Héloïse. Un joli nom pour un navire qui transporte des esclaves. C'est l'histoire de son propriétaire, le jeune Emilien de Terrecourt, et aussi celle de Prudence, Majé et Jélé, que raconte Tehem dans Les Grandes personnes, publié chez Dargaud. Un conte où le merveilleux le dispute à la cruauté, avec l'horreur du commerce d'êtres humains en toile de fond.


En pleine mer, une tempête démembre la Belle Héloïse. Emilien saute dans un canot, abandonnant les hommes et les femmes captifs en fond de cale. Ballotée par les flots, l'embarcation atteint une île luxuriante. L'esclavagiste découvre que Prudence, l'esclave du capitaine du navire, s'était aussi réfugiée dans le canot. Il lui aboie des ordres avant d'aller explorer cette terre à la faune et la flore bien étranges. C'est alors qu'une géante l'attrape et l'emmène dans son village.

Cet album de BD est trompeur et nous entraîne sur de fausses pistes. Tehem nous transporte à bord d'un navire négrier dont il nous éjecte rapidement, la réalité étant trop abominable, pour nous faire échouer dans un éden tropical... qui nous ramène à l'esclavagisme. De son trait souple et précis, il dessine une aventure exotique qu'il peint avec de magnifiques couleurs au sein de planches parfois entièrement muettes (découvrez les premières pages). Mais le propos reste sombre. La violence, la soumission, la peur, la haine de l'autre sont au coeur du récit. Même le "héros" n'a rien de sympathique. L'auteur lui fait d'ailleurs payer sa morgue et l'immoralité du commerce qu'il pratique. Le voici bientôt traité comme un animal et obligé de réaliser des tâches pénibles et dangereuses, comme celles auxquelles auraient dû se soumettre les êtres humains qu'il s'apprêtait à vendre.

Téhem Les Grandes personnes BD Dargaud CINEBLOGYWOOD

Gulliver et Vendredis

Trompeur, le récit nous fait croire à une variation des Voyages de Gulliver ou de Robinson Crusoé alors que le point de vue de l'Européen laisse bientôt la place à ceux de "Vendredis" amenés à occuper le premier plan : l'esclave Prudence et les géants Majé et Jélé. Adoptant le principe mis en place par Akira Kurosawa dans Rashomon, Tehem raconte l'histoire à travers l'expérience de quatre protagonistes. Certains phénomènes mystérieux et certaines situations inexpliquées que vit Emilien sont éclairés dans les chapitres consacrés aux autres personnages. Le lecteur est d'abord déconcerté puis le sens est dévoilé progressivement. L'exotisme s'efface, l'humanité jaillit dans toute sa diversité.

Brillant mais aussi drôle et parfois cruel. Sans appuyer son message, Tehem nous oblige à faire évoluer notre regard, à abandonner nos idées reçues et préjugés, à reconsidérer l'Histoire telle qu'elle est racontée par les Européens, et notamment l'ignoble traite négrière. Pour autant, l'espoir n'est pas perdu. En témoignent les huit dernières pages sans parole qui constituent le poignant épilogue.

Anderton

 

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