vendredi 1 mai 2026

L'Inconnu de la Grande Arche : tombé pour la France

L'Inconnu de la Grande Arche Blu-ray CINEBLOGYWOOD

Face à la Pyramide du Louvre conçue par Ieoh Ming Pei, dans l'axe historique de Paris, se dresse la Grande Arche de La Défense conçue par... par qui déjà ? Dans L'Inconnu de la Grande Arche, adapté du roman La Grande Arche de Laurence Cossé, Stéphane Demoustier tente de répondre à cette question, ce paradoxe, ce mystère. Le Pacte propose une édition vidéo riche en bons suppléments pour explorer l'un des meilleurs films de l'année 2025.


L'inconnu venu du Nord

A la surprise générale, c'est un Danois inconnu qui remporte en 1983 le concours international pour concevoir l'oeuvre architecturale monumentale qui sera construire à La Défense, dans l'axe historique qui pointe jusqu'au Louvre, en passant par les Champs-Elysées. L'homme n'a à son actif que quelques réalisations, dont plusieurs églises. Son projet est baptisé le Cube. Et c'est ainsi qu'il ne cessera de le désigner. Parlant mal français, il se rend à Paris en compagnie de Liv, sa femme qui l'assiste, le soutient, le supporte même. Car ce géant danois est tout entier dédié à la réalisation de sa vision. Aucune compromission. Et pourtant, il réalise bien vite qu'il doit composer avec l'architecte Paul Andreu, chargé d'assurer la construction, le haut fonctionnaire Jean-Louis Subilon, les politiciens, le président Mitterrand... Au fait, cet architecte danois s'appelle Johan Otto von Spreckelsen.

Un film au carré

Pour raconter cette histoire invraisemblable mais vraie, Stéphane Moustier oscille entre la comédie de moeurs et le drame. C'est aussi drôle que poignant de voir ce Viking, ou plutôt ce moine-soldat nordique, tenter de s'imposer au pays des Gaulois. Von Spreckelsen ne comprend pas la langue, ne comprend pas les moeurs. Sa vision carrée se heurte aux comportements ondulatoires de ses interlocuteurs. Seul Mitterrand, à la parole rare, économe en gestes, semble le comprendre. Mais le grand naïf s'avère retors, capable de coups de gueule, maître en bras de fer. Le cinéaste a choisi de tourner son film au format carré, la forme parfaite qui obsède l'architecte. Dans des décors dont il met en relief les angles, les perspectives ou la rondeur, il lance la figure rectiligne et rigide de son personnage principal. 

Formidable reconstitution, des costumes aux décors (César pour Catherine Cosme), en passant par les effets spéciaux (César pour Lise Fischer), si réussis que tout semble vrai. Et pourtant, Demoustier ne s'en tient pas à une approche strictement réaliste : son film est voilé d'un filtre onirique, jusque dans certaines séquences qui s'affranchissent de toute réalité. La musique composée par Olivier Marguerit y contribue : elle envoûte et nous transporte dans les années 1980 avec nuance. Son morceau Spreckelsen traduit toute l'obsession et la souffrance de l'architecte.

Belle idée du Pacte de proposer dans l'édition vidéo un entretien où le réalisateur est entouré de son équipe technique. On découvre à cette occasion l'ouverture d'esprit de Stéphane Demoustier, qui n'a aucun mal à mettre en valeur et faire reconnaître les apports de chacun. 

Un casting monumental

Claes Bang, excellent, interprète une sorte de junkie monolithique dont il parvient à fendre l'armure pour en faire ressortir l'obsession, voire la folie, la souffrance, et parfois l'humour pince sans rire. Face à lui, Xavier Dolan incarne l'essence du Français, tout en exubérance mâtinée de l'inquiétude et de l'obséquiosité qui caractérisent les serviteurs de l'Etat. S'exprimant avec clarté dans un français littéraire, Swann Arlaud/Andreu, oppose à Bang/von Spreckelsen une rigueur trempée dans le réalisme et la recherche de l'efficacité. Leur relation complexe illustre la délicate condition de l'artiste, dont la vision pure doit se confronter au réel. 

Sidse Babett Knudsen et Michel Fau parlent peu mais disent tout : la première dans ses regards inquiets et sa présence rassurante ; le second dans sa posture quasi-royale qu'il parvient à rendre comique sans tomber dans la caricature. Comme dans La Femme la plus riche du monde, Micha Lescot joue le temps d'une scène un petit rôle qu'il habite parfaitement. Idem pour Cédric Appietto, en grutier roublard.

Spoiler : la fin de l'incognito 

Furieux de voir sa vision remise en question, Spreckelsen démissionne pendant les travaux et s'en retourne au Danemark. Dans la réalité, l'architecte revient à Paris en 1986, fait un malaise et apprend qu'il est malade. Il meurt l'année suivante sans avoir vu son oeuvre achevée - elle sera inaugurée en 1989. Demoustier condense les événements. Le Danois vient voir l'avancée des travaux et succombe devant l'arche, dans l'indifférence des quelques passants. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser au soldat inconnu, reposant sous l'Arc de Triomphe. La dernière scène montre Subilon et Andreu à la recherche de la tombe de Spreckelsen, dans un cimetière danois. Le gardien ne sait pas où elle se trouve. Ils finissent par découvrir la pierre tombale, modeste, enfoncée dans l'herbe. Un cube.   

Anderton

  

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