mercredi 10 décembre 2014

William Friedkin : le cinéma à tombeau ouvert !

 
A lire : Rapt, infarctus, malaria, pontages, insultes, gifles, attentats manqués, ouragans, incendies, fréquentations de condamné à mort ou de serial killer, rarement carrière de cinéaste – John Huston mis à part ? - n'a autant joué avec le feu que celle de William Friedkin, le réalisateur de French Connection et de L'Exorciste. Et qui pourtant n'aime rien tant que l'opéra et le théâtre, et cite Proust, Stravinsky ou Pinter à tour de bras ! Bref, une existence de roman – et que ne s'est pas privé de raconter William Friedkin lui-même avec ses mémoires, un pavé tonitruant de 630 pages publié par les éditions de la Martinière, Friedkin Connection.
 

Des mémoires qui se lisent comme un roman
 
Si cet ouvrage, nerveux, trépidant et passionnant, se lit avec voracité, c'est en raison de la personnalité du cinéaste. Qui se montre tour à tour arrogant, mégalomane, complètement frappé. Mais aussi cultivé, fin et d'une lucidité sur lui-même qui font qu'on lui passe tous ses excès. 5 parties, encadrées d'un prologue et d'un épilogue, son récit est bâti selon le schéma classique du destin à l'américaine :ascension, chute, puis - timide - rédemption. Autant dire qu'il se lit comme un roman, pétri de rage et de fureur, et qui permet de brosser le portrait des évolutions de Hollywood au cours des 50 dernières années, des années studios à celles du cinéma indépendant, en passant par les glorieuses heures de ce qu'on appelle le Nouvel Hollywwod.
 
Inculte, mais né ambitieux
 
Né à Chicago d'une famille d'origine ukrainienne émigrée aux Etats-Unis au début du XXe siècle, William Friedkin compte 19 films au compteur sur 45 ans de carrière, quelques pièces de théâtre et quelques opéras. Et une masse de documentaires et de séries tournées pour la TV. Car c'est là que tout débute : sa carrière, sa formation sur le tas, sa vocation. Et sa patte : pas un de ses films ne contient cette part de documentaire brut, la Friedkin's touch qui irrigue tous ses films, leur donne une véracité, au-delà de la mégalomanie de ses projets. Même The Sorcerer reste ancré dans la réalité géopolitique de l'exploitation des camps pétrolifères internationaux par les grandes compagnies américaines ! Parachutistes, condamnés à mort, base-ball, patrouille de police, il prend un malin plaisir à traiter les sujets les plus barrés de son époque. C'est là le point le plus passionnant de l'ouvrage : l'évocation de ses années d'apprentissage à la TV comme documentariste, puis comme réalisateur de dramas. Le tout, par pur hasard ! "Je ne connaissais rien à rien, mais j'étais né ambitieux."
 
Le documentaire pour flirter avec le danger
 
On appréciera notamment le long récit qu'il fait de son premier film, devenu film de cinéma par refus d'être diffusé par la TV qui le lui avait commandé : People vs Paul Crump. Aventure qui concentre déjà tous les traits de son réalisateur : un sujet haut et fort – le portrait de Paul Crump, Noir, condamné à mort, attend l'exécution de sa peine ; un propos burné – Friedkin s'engage dans l'aventure seulement pour prouver son innocence, à partir d'un matériau documentaire (interviews, reconstitution). Pour un résultat tellement subversif qu'il est privé de diffusion à la télévision, mais présenté avec succès au Festival de San Francisco en 1962. Où il remporte le Grand prix ! La peine de Crump fut commuée en prison à perpétuité. Libéré en 1993, il meurt en 2002, après une relation suivie avec Friedkin. Qui évoque bien quelques doutes quant à l'innocence de son personnage. Mais comme il le reconnaît, de manière faustienne, "Paul a obtenu sa liberté, moi ma carrière".

Suit alors une sorte de fuite en avant, au cours de laquelle Friedkin recherche l'adrénaline à tout prix. Notamment un doc consacré aux bold men, portraits de têtes brûlées : un parachutiste qui saute  sans parachute ; Cordobes, le torero ; un dresseur de lions, qui oblige le réalisateur à entrer littéralement dans la cage aux lions. "J'avais franchi une ligne avec laquelle j'allais flirter de nombreuses fois encore par la suite".
 
Le choc Citizen Kane
 
Parallèlement à sa formation sur le tas, Friedkin devient cinéphile. Premier choc : il découvre Citizen Kane au cinéma en 1960 et le voit 5 fois d'affilée : "Ce samedi-là, j'ai décidé d'être cinéaste". Puis vient la découverte de Kurosawa, Fellini, Antonioni, Bergman, sur lesquels il ne tarit pas d'éloges. Et de Buster Keaton, "le cinéaste américain le plus novateur". Autre rencontre décisive : Alfred Hitchcock : "Si vous souhaitez étudier le cinéma ou bien réellement en faire, vous n'avez pas besoin d'aller dans une école de cinéma, vous n'avez qu'à regarder les films de Hitchcock". Sa rencontre fortuite avec le réalisateur, pendant le tournage de Alfred Hitchcok présente lui vaudra cette vexation ultime de la part du maître du suspense : "M. Friedkin, habituellement nos réalisateurs portent une cravate". Au passage, relevons l'hommage qu'il fait à son contemporain John Frankenheimer : "Son jugement eut plus de valeur à mes yeux que celui de n'importe qui d'autre".
 
4 films, 4 bides tombés dans l'oubli
 
Puis tout un chapitre se concentre sur la partie la plus méconnue de sa carrière – toute celle qui précède French Connection. Et qui nous permet de découvrir toute une part complètement occultée de son œuvre :  une comédie musicale écrite pour le duo Sonny and Cher ; Minsky's, une autre comédie sur les milieux du spectacles située dans les années 20, avec Jason Robards et Britt Ekland - totalement oubliée ; une adaptation de la pièce d'Harold Pinter, L'Anniversaire, avec Robert Shaw et Patrick Magee ; enfin, une autre adaptation, celle d'un hit du off-Broadway, Les garçons de la bande, dont nous avions parlé ici. 4 films, 4 échecs commerciaux successifs, 4 films complètement tombés dans l'oubli , totalement occultés par ses 3 hits, French Connection, L'Exorciste – cartons commerciaux et critiques – et Le Convoi de la peur (The Sorcerer), film maudit, son Apocalypse now à lui, le succès critique et commercial en moins.
 
Célébration du dieu cinéma
 
Bien sûr, les chapitres suivants constituent le plat de résistance. Préparatifs, tournages, post-production, Friedkin livre tout sur French Connection, L'Exorciste et The Sorcerer, les 3 piliers de sa filmographie, les 3 masterpieces de son œuvre, qui occupent quasiment la moitié de son récit. De sa première rencontre avec William Blatty, l'auteur du roman L'Exorciste, en tant que scénariste de... Blake Edwards, au casting rocambolesque de ses films – d'abord, Peter Boyle pour Papy Doyle ; Fernando Rey, choisi par méprise en lieu et place de Francisco Rabal ; Audrey Hepburn envisagée pour jouer la mère de Linda Blair ; Steve McQueen, Marcello Mastroianni et Lino Ventura approchés pour The Sorcerer – jusqu'aux récits épiques des tournages, c'est pour Friedkin l'occasion de faire d'utiles mises au point – "Certaines des choses que j'ai faites n'auraient jamais pu recevoir l'aval d'un studio. J'ai mis des vies en danger. Je le dis avec plus de honte que de fierté car aucun film ne vaut la peine de prendre ce genre de risque" - mais également de célébrer le cinéma en invoquant ce qu'il appelle le "dieu cinéma", les miracles qu'il permet, soit en accompagnant un cinéaste vers le succès, soit en lui permettant d'achever miraculeusement ce qui paraissait impossible. Les plus belles pages, incontestablement.
 
Rédemption par le théâtre et l'opéra
 
Alors, on regrettera qu'il ne s'attarde pas davantage sur la suite de sa carrière, notamment sur Cruising. Ou qu'il fasse l'impasse totale sur Deal of century, tourné en 1983 avec Sigourney Weaver et Chevy Chase, et resté inédit en salles en France. On applaudira davantage les passages qu'il consacre à l'opéra, sa nouvelle passion, ses mises en scène pour lesquelles il triomphe. Et grâce auxquelles il renaît comme artiste. Au point de pouvoir qualifier sa mise en scène en 2009 de Il Triitico, 3 opéras de Puccini, effectuée à la demande de Placido Domingo comme "Le summum absolu de mon travail en tant que metteur en scène". Enfin, sa rencontre salvatrice avec le dramaturge Tracy Letts, dont il adapte successivement Bug, puis Killer Joe, apparaît à ses yeux comme à ceux du public et des cinéphiles comme un début de rédemption cinématographique.
 
A près de 80 ans – rien n'est dit sur sa date de naissance exacte ! - le dieu du cinéma l'habite encore, sa fougue est intacte : "Je n'ai pas fait mon Citizen Kane, mais il me reste du travail à faire. (…). Il est possible que j'échoue encore. Peut-être que la prochaine fois, j'échouerai mieux". C'est tout le mal qu'on lui souhaite !
 
Travis Bickle
 
 
 
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