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vendredi 3 novembre 2023

Paul Newman se livre en toute honnêteté

Paul Newman La Vie extraordinaire d'un homme ordinaire livre CINEBLOGYWOOD

Je connaissais Paul Newman par ses rôles évidemment et pour son engagement, notamment via sa fondation et la marque Newman's Own. En lisant les confessions post-mortem du comédien, La Vie extraordinaire d'un homme ordinaire (Editions La Table ronde), j'ai découvert une personnalité à fleur de peau, qui se met à nu, sans rien occulter de ses erreurs ni de ses drames personnels.


L'histoire de ce livre est une aventure en soi, comme le raconte en préface Melissa Newman, l'une des filles de Paul Newman et Joanne Woodward. Au milieu des années 1980, il reçoit un Oscar d'honneur pour l'ensemble de sa carrière puis, un an plus tard, l'Oscar du meilleur acteur pour sa prestation dans La Couleur de l'argent (Martin Scorsese, 1986). Réputé pour sa discrétion et sa capacité à cacher ses émotions (Newman se décrit lui-même comme "un Républicain des sentiments"), l'interprète de Luke la main froide décide de raconter sa vie dans un livre tout en laissant à ses proches la possibilité de s'exprimer également. Avec une seule condition : parler franchement, même si ça fait mal.

Un ami proche, le scénariste Stewart Stern, recueille donc les témoignages de Newman, de son épouse Joanne Woodward, de cinéastes (George Roy Hill, Robert Altman), d'anciens camarades. Des heures d'entretiens. Et puis en 1991, devant l'ampleur de la tâche, le comédien et le scénariste abandonnent leur projet. L'un puis l'autre décèdent et il faudra attendre près de vingt ans pour que la famille et une amie productrice exhument l'impressionnante masse de documents, la condense et la mette en forme pour aboutir à ce livre passionnant où la voix de Paul Newman est entrecoupée de celles qui l'ont connu et aimé. Rien à voir avec sa fausse bio publiée dans Playboy en 1968.

L'Arnaqueur... le titre du film de Robert Rossen (1961) résume à lui seul l'idée que Paul Newman avait de lui-même. C'est ce qui m'a d'ailleurs le plus frappé en lisant ce livre : ce géant d'Hollywood qui dégageait tant d'assurance à l'écran doutait profondément de ses compétences comme de sa culture. "Je n'ai jamais eu l'impression d'avoir du talent, écrit-il, parce que j'ai toujours été un suiveur, qui accompagnait les autres en se contentant d'interpréter sans créer." Et c'est vrai que le jeune homme s'est intéressé au théâtre presque par hasard, lui qui savait seulement qu'il ne voulait pas reprendre la boutique d'articles de sport de son père, malgré ses qualités de vendeur. 

Paul les yeux bleus

C'est à l'école puis à la fac que la passion des planches l'amène à imaginer qu'il pourrait vivre de son art. Le voici étudiant à Yale puis élève du célèbre Actors Studio. "Je suis certain que personne à l'Actors Studio ne me considérait comme un véritable acteur, affirme Newman. J'étais simplement un beau gosse, un gamin très conventionnel qui se retrouvait plongé par accident dans ce bouillon de culture." Sa beauté, Newman en a beaucoup souffert : elle a envoûté sa mère qui n'a paradoxalement jamais su donner à son deuxième fils l'affection qu'il attendait ; d'autres nombreuses femmes, des agents, producteurs et réalisateurs s'y sont également laissé prendre. Dans les années 1960, le physique de l'acteur et ses grands yeux bleus lui ont valu de devenir un sex-symbol, un fantasme absolu. A l'instar d'Alain Delon, Paul Newman a compris que sa beauté était autant son gagne-pain qu'un écran de fumée sur sa personnalité. Ses premiers grands rôles au cinéma, il les doit à la mort précoce de James Dean. Et son talent a d'abord peiné à être reconnu dans l'ombre de Marlon Brando.

Les doutes de Newman, sur et en dehors des plateaux, étaient légendaires. Reste qu'il a fini par convaincre tout le monde par ses interprétations habitées. C'était également un bon camarade, grand farceur (parfois trop), qui n'aimait rien qu'à boire une bonne bière avec son entourage. Enfin, plus d'une. Le comédien revient sur son alcoolisme - son agent évoque d'ailleurs les moments où, après plusieurs bouteilles, la sympathie laissait alors place à des piques, voire à des méchancetés.

Créature sexuelle et humble mécène

Confessions encore quand Newman aborde son premier mariage, conclu trop jeune, la naissance de ses trois premiers enfants, dont il ne s'occupe pas assez. Il y a des pages bouleversantes sur son fils Scott, avec lequel il n'arrive pas à établir une relation apaisée et qui, après beaucoup de déboires, perdra la vie à 28 ans. Le père n'évoque pas la cause du décès, on comprend que c'est à la suite d'une overdose. Newman parle également sans fard sa longue liaison adultère avec Joanne Woodward, avant qu'il se décide à divorcer pour l'épouser. Joanne qui - dixit Newman - a "fait éclore une créature sexuelle" (dans leur maison, elle aménage une pièce qu'elle baptise "Le baisoir"), Joanne dont la carrière a pâti de celle de son mari, Joanne qu'il a aimée follement malgré des moments sombres qu'il se contente d'effleurer.

Dans ce livre, Newman évoque ses années sous les drapeaux pendant la deuxième guerre mondiale, sa passion pour la course automobile (il échappe à la mort dans un accident de voiture avec son fils Scott), son engagement politique (il est démocrate convaincu) et ses oeuvres de charité pour lesquelles il fait montre d'une remarquable humilité. Il est aussi bien sûr question de cinéma et de nombreuses anecdotes de tournage, notamment auprès de John Huston

La Vie extraordinaire d'un homme ordinaire (découvrez les premières pages) est un ouvrage émouvant en ce qu'il dévoile les faiblesses et blessures d'une extraordinaire acteur qui ne s'est jamais considéré comme tel.

Anderton  


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