vendredi 28 mars 2025

La robinsonnade de papa de Caunes

Il déserte BD Antoine de Caunes CINEBLOGYWOOD

Avec Il déserte, publié chez Dargaud, Antoine de Caunes n'a pas seulement trouvé un beau titre pour son premier album de BD, il a cosigné un récit émouvant sur une fugue paternelle, que Xavier Coste a sublimement illustré. 


Il a fallu du temps au fils pour se livrer sur l'escapade de son papa. Près de soixante ans. Georges de Caunes avait bien relaté son aventure en solitaire sur une île abandonnée des Marquises dans un journal intime mais Antoine n'avait jamais eu la force de déchiffrer son écriture en pattes de mouche. Ni surtout de revivre un traumatisme de jeunesse. Retour en 1962. Antoine est âgé de 8 ans. Cheveux bien peignés et culottes courtes. Son père, ce héros de la télévision et de la radio françaises, s'en va un beau jour. Lui, dont Robinson Crusoé est le livre de chevet, a décidé d'aller vivre un an sur une île déserte, en autarcie. Direction Eiao, en Polynésie française. Il imagine un concentré de paradis au bord d'un lagon aux eaux cristallines, c'est l'antichambre des enfers. Un caillou à la terre ingrate que chauffe un soleil impitoyable. L'air est saturé de moustiques vicieux, la mer infestée de requins.

Georges prend possession de son royaume inhospitalier, accompagné de son chien Eder. Dans ses malles, des bouquins, un émetteur radio pour enregistrer des émissions destinées aux oreilles hexagonales, de la nourriture, un fusil pour abattre les moutons et cochons qui prolifèrent sur l'île. Ses témoignages radiophoniques sont enlevés. La réalité, telle qu'elle apparaît dans son journal intime, est tout autre. Le journaliste souffre et commence bientôt à perdre pied. Littéralement. Il se casse la figure dans les rochers. Et s'il mourrait là, loin de tout, loin des siens ? Qu'est-il venu faire dans cette galère ? A Paris, Antoine ne cesse de se poser la même question. Une autre souffrance.

L'album, on peut parler de roman graphique (découvrez les premières pages), met en scène deux Robinsons, deux âmes en peine, deux hommes à l'amer. Georges l'exilé volontaire et Antoine l'enfant abandonné. Avec son co-auteur Xavier Coste, de Caunes junior renoue un dialogue interrompu par cette folle aventure. D'Eiao à Paris, père et fils se livrent, enfin réunis au fil des pages. Avec beaucoup de pudeur et de sincérité, Antoine dévoile les sentiments de chacun, parlant au nom du père et du fils. Sain d'esprit à son arrivée sur l'île, le premier se met à divaguer. La douleur, la solitude. Il frise la folie. Devenu papa à son tour, cheveux gris et pantalons longs, Antoine est désormais plus âgé que Georges le Robinson. Inversion des rôles. Explications entre hommes. Et si le père s'était conduit comme un gamin ? Certains passages sont bouleversants.

Xavier Coste apporte du souffle à ce récit à la fois intime et traversé par une envie d'aventure. Son trait fin et souple capture les émotions et la psyché des personnages. Formidable travail sur les couleurs : sobres, elles nous font ressentir la chaleur, l'ennui et le désespoir ; éclatantes, elles traduisent la violence du lieu, des situations, des pensées, elles font jaillir la folie, donnent corps à des visions dantesques, relatent l'inquiétante splendeur d'une nature sauvage, indomptée, mystérieuse. Trop grande pour l'homme. Dargaud a soigné l'édition, complétée par des documents d'époque commentées par Antoine. Un très beau livre. Un gros coup de coeur.

Anderton


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