Le désir des femmes vu par des femmes, cela donne l'occasion à une réalisatrice et un duo d'artistes de bande dessinée de revisiter deux mythes : celui d'un symbole de l'érotisme des années 1970 avec Emmanuelle, désormais disponible en vidéo, et celui des sorcières avec Somna, publié par Delcourt.
Emmanuelle : un voyage desireless
Il a fallu une bonne dose de courage et/ou d'inconscience à Audrey Diwan pour proposer sa version du roman éponyme d'Emmanuelle Arsan et entrer ainsi en compétition avec la première adaptation cinématographique signée Just Jaeckin (1974), l'un des plus grands succès du cinéma français, à l'affiche pendant dix ans dans une salle des Champs-Elysées. Avec sa coscénariste Rebecca Zlotowski, la cinéaste a gardé l'élégance et l'exotisme associés à l'histoire tout en apportant de profondes transformations. Exit Bangkok et l'expatriation lascive, direction Hong Kong, où Emmanuelle, responsable Qualité d'un groupe hôtelier, débarque pour inspecter un hôtel de luxe.
Dès la scène d'introduction, le ton est donné. Dans la classe business d'un avion qui file au coeur de la nuit, Emmanuelle se sait épiée par un homme qu'elle captive par quelques gestes sensuels. Elle se rend aux toilettes où le voyeur la rejoint et la prend sans un mot. Pendant l'acte, les yeux de la femme traduisent son manque d'intérêt. En sortant des toilettes, elle croise le regard d'un homme qui la fixe avant de refermer les yeux. Elle recroisera ce mystérieux individu dans l'hôtel où elle s'est installée. Audrey Diwan raconte donc la quête du désir chez une femme qui n'en ressent plus et qui est attirée par un homme dans le même cas. Même le luxe de l'établissement ne lui procure aucune stimulation. Tout est parfait donc factice et froid, malgré les expériences en solitaire, à deux ou à trois qu'elle enchaîne.
Cette quête a été conçue par la réalisatrice comme une montée en crescendo jusqu'à un final jouissif où Emmanuelle reprend possession de son corps et impose ses envies à un partenaire soumis. La femme n'est plus seulement un objet du désir masculin, elle affirme son pouvoir. Mais en asséchant l'érotisme des scènes de sexe et de séduction et en déroulant le récit au sein d'un environnement aseptisé (rien n'évoque vraiment Hong Kong), Audrey Diwan prive le public de l'excitation censée naître d'un film ouvertement érotique. D'autant que dans le rôle du mystérieux homme qui attire Emmanuelle, Will Sharpe peine à convaincre. Restent les bonnes prestations de Noémie Merlant, qui parvient à traduire les envies et frustrations de son personnage en se mettant à nu, pleinement, et de Naomi Watts. La photo et les décors sont magnifiques, la mise en scène élégante. Il y a de belles idées autour de l'eau associée au désir d'Emmanuelle : la piscine de l'hôtel où elle nage avant de succomber aux avances d'une jeune femme, les barrages que construit le mystérieux inconnu, la baignoire de celui-ci et dans laquelle Emmanuelle se plonge, le cyclone qui frappe l'archipel et ramène la vie dans l'établissement... Finalement, des scènes et des images restent imprimées dans notre mémoire mais la frustration domine. Dans l'édition vidéo, Pathé propose un bon entretien dans lequel Audrey Diwan et Noémie Merlant évoquent l'ambition qu'elles ont poursuivie avec ce film, dont elles racontent la fabrication et les ressorts.
Somna : le démon de ses nuits
Au XVIIe siècle, une femme mariée à un homme pieu est en proie à des rêves érotiques d'une troublante puissance. Ingrid est bientôt convaincue d'être possédée par une entité maléfique. Elle n'ose se confier à son époux alors qu'une sorcière a été brûlée dans le village.
Dans ce récit historico-fantastique, Becky Cloonan et Tula Lotay exploitent les fantasmes masculins projetés sur les femmes ainsi que les accusations de sorcellerie lancées pendant des siècles à celles qui laissaient juste libre cours à leur désir. A l'hypocrisie des hommes, leur volonté de domination et leur répression impitoyable, elles opposent finalement l'innocence d'une épouse négligée. La créature démoniaque la libère du carcan dans lequel l'enferment la société et la religion. Les styles très différents de chaque artiste s'associent merveilleusement bien : Cloonan dessine les séquences qui se déroulent dans la réalité, Lotay celles où Ingrid s'abandonne au démon. Les planches, somptueuses (à découvrir ici), exhalent sensualité et émotion au service d'un récit prenant qui touche au coeur. Somna a remporté l'Eisner (l'équivalent de l'Oscar de la BD aux Etats-Unis) de la meilleure nouvelle série en 2024. Delcourt la met en valeur avec ce bel album, qui intègre en bonus les couvertures originales et planches en noir et blanc.
Anderton
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