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mardi 27 février 2018

Call me by your name : à la recherche de l’Eden perdu

En salles : Le voici donc, ce film auréolé d’une réputation née début 2017 à Sundance et à Berlin, avant d’embraser le monde entier. Pour finir avec 6 nominations aux Oscars et une sortie dans les salles françaises. Autant le dire d’emblée : si Call me by your name n’a rien du chef-d’œuvre impérissable, le charme, l’euphorie et la mélancolie proustienne qu’il suscite en font un objet précieux, torride et au charme suranné, étrangement dédié à la mémoire de Bill Paxton, et sublimé par la musique de Sufjan Stevens. Guide de voyage vers le doux paradis des amours adolescentes en 5 étapes.


Véritable bouillon de culture

Récemment, avez-vous vu beaucoup de films où l’on devise naturellement sur l’étymologie du mot abricot ? Où les personnages se lisent à voix haute des extraits de L’Heptaméron, de Marguerite de Navarre – en allemand, s’il vous plaît ? Où on se cite du Héraclite ? Où on débat autour d’un repas du scandale Berlusconi qui ose insérer des pubs dans Le Fantôme de la liberté, de Luis Bunuel ? Où l’on évoque la bataille de Piave ? Où l’on écoute et joue du Bach et du Schubert ? Certes, le milieu – des chercheurs archéologues américains polyglottes – et le lieu – l’Ombrie, Crema – se prêtent à des tels exercices. Mais ce n’est ici jamais pédant ou condescendant : cela fait partie de la langue et des codes de ce milieu, sans que jamais le spectateur ne s’en sente exclu. Reflet d’un monde englouti, d’une Europe et d’une Amérique pétries d’une culture humaniste, d’êtres vivant en harmonie avec leurs cultures et leur époque.

Retour vers années 80

Sophistication culturelle et condescendante ? Jamais ! Car le film baigne dans une émotion et une sensualité constantes, dues à son point de vue rétrospectif qui nous plonge dans les années 80. Et ici, point besoin de reconstituer ces années-là dans leur clinquant, voire leur vulgarité. Une reconstitution fine et juste, basée sur des détails à la fois universels et intimes. Un air – Love my way des Psychedelic Furs ou Words de FR. David - , une affiche – Tootsie, près d’un kiosque à journaux – une discussion enflammée autour de la stratégie du Président du conseil italien socialiste Bettino Craxi suffisent à planter le décor. Celui des années 80 – l’été 1983, très exactement – année de l’éveil des sens, du premier amour, avec sa dose d’émerveillement, de déceptions, de frustrations, de jouissance. Et comme il est narré depuis le passé, avec la douloureuse mélancolie qu’il engendre.


James Ivory retrouvé

Formidable évocation des premières amours adolescentes estivales italiennes, Call me by your name évoque Bernardo Bertolucci – impossible de ne pas penser à Beauté volée, mais aussi La Luna ou The Dreamers. Mais là où Call me by your name détone dans le genre du film sur l’adolescence, c’est qu’il relate la naissance, l’apogée et la chute d’un amour entre deux hommes. D’une portée universelle. Etonnant de retrouver au générique le vétéran et injustement taxé d’académisme James Ivory, cinéaste américain célébré internationalement dans les années 90 pour ses adaptations de EM. Forster – Maurice, Retour à Howard’s End, Chambre avec vue – qui en adaptant le roman du contemporain André Aciman, retrouve une vigueur inattendue. 

Luca Guadagnino métamorphosé

Autre étonnement : que ce script ait été réalisé par l’Italien Luca Guadagnino, dont la délicatesse et la justesse n’étaient ni le fort – souvenons-nous des clinquants et prétentieux Amore et A Bigger splash, remake atroce et inavoué de La Piscine. Là, même si sa nature affleure de temps à autre, sa réalisation étonne par sa modestie, sa justesse et l’attention qu’il porte aux paysages et aux sons. Animaux nocturnes, eau, torpeur des après-midis, le film baigne dans une sensualité naturelle, qui évoque l’ennui des après-midis estivaux, la torpeur des brûlantes promenades à bicyclettes, la saveur des baignades estivales dans les lacs, la lascivité des cueillettes de fruits dans les vergers mûrs, ou la ferveur des nuits d’été. Moments privilégiés où se déploie un univers sonore sensuel et nostalgique, dans lequel la musique de Sufjan Stevens se déploie à merveille, source de mille frissons. Accompagnée par la lumière sensuelle et estivale du chef op de d’Apichatpong Weerasethakul, Sayombhu Mukdeeprom. Un pari qui était loin d’être gagné, étant donné le caractère international de la production, l’hétérogénéité des différents artistes, et la personnalité du réalisateur. Et le miracle fût !

Quatre scènes cultes, au moins

A l’actif du réalisateur, outre la délicatesse de son approche, pas moins de quatre scènes à devenir cultes ponctuent cette recherche du temps perdu. Bien sûr, la scène dite de la pêche, scabreuse sur le papier, mais jamais vulgaire et tout en lascivité estivale ; la scène de séduction entre Elio et Oliver, place de bataille de Piave, chorégraphiée comme un ballet de séduction ; le dialogue père-fils, d’une justesse et d’une beauté émotionnelle rarement atteintes, qui actualise le "Parce que c’était lui, parce que c’était moi" de Montaigne et La Boétie ; enfin, ce regard-caméra final, long plan séquence sur un visage qui s’effrite sous nos yeux, tel un adieu bouleversant à l’enfance et le passage in vivo vers l’âge adulte. Gros plan sur un visage, entre regrets teintés de mélancolie et promesse d’avenir – un des sommets d’émotion et un des plus beaux plans de 2018.

Alchimie des acteurs

Bien sûr, outre la qualité et la délicatesse du script, Call me by your name doit énormément à l’alchimie et le magnétisme de ses interprètes principaux, la révélation Timothée Chalamet, et le phénix Armie Hammer. Elio, adolescent mi-pasolinien, mi-bertoluccien, brûlant de désir inavoué pour Oliver, étudiant américain, c’est donc Timothée Chalamet, ce Franco-Américain de 22 ans, le plus jeune acteur jamais nommé aux Oscars. Encore utile de le rappeler ? Il crève ici l‘écran...  Constamment inventif, d’une allure féline, il s’impose avec l’évidence de l’acteur venu de nulle part – en pleine liberté. On espère le voir devenir le double du cinéaste, à l’instar de Jean-Pierre Léaud pour François Truffaut, ou Romain Duris pour Cédric Klapisch. 

Armie Hammer, dans le rôle Oliver, Américain pur jus, très limpide objet du désir d’Elio, ressuscite sous nos yeux. Après avoir éclaté dans le double rôle de jumeaux harwardiens dans The Social Network et dans celui de l’amant de Di Caprio dans Edgar de Clint Eastwood, il s’était fourvoyé dans quelques blockbusters intrigants, mais qui n’ont pas rencontré le succès escompté (Lone Ranger face à Johnny Depp et Agents très spéciaux, face à Henry Cavill). Le voici dans un rôle terrassant de séduction, d’un charme suranné quasiment aristocratique. Quasiment proustien. Il excellerait dans le rôle de Swann. N’oublions pas le désormais indispensable Michael Stuhlbarg dans le rôle du père d’Elio, généreux archéologue empreint d’humanité au sens classique, dont le dialogue final avec son fils, d’inspiration ouvertement humaniste, permet de mesurer toute l’étendue de son talent.

Travis Bickle

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