Grâce à Sidonis Calysta, il est enfin possible de redécouvrir l’un des films les plus dérangeants et les plus beaux de Louis Malle, La Petite (Pretty Baby, 1978), tourné aux États Unis, dans le cadre d’une production 100% américaine. Film qui avait créé le scandale lors de sa présentation à Cannes, avant de s’imposer comme une œuvre clé sur l’enfance volée et l’hypocrisie morale.
Jazz, prostitution et photo
L’histoire ? Elle se déroule à Storyville, en 1917, le quartier réservé de La Nouvelle Orléans, où la prostitution est parfaitement légale jusqu’en 1917, dans ce lieu même où est né le jazz. Parmi les pensionnaires d’une somptueuse maison close, Violet, 12 ans (Brooke Shields), est née et a grandi parmi les prostituées, sous le regard affectueux mais impuissant de sa mère Hattie (Susan Sarandon, future compagne du cinéaste). L’arrivée d’un photographe taciturne, inspiré de l’authentique Ernest J. Bellocq et interprété par Keith Carradine, l’acteur fétiche de Robert Altman et Alan Rudolph, fait vaciller ce fragile équilibre : Malle y filme la rencontre d’un regard d’artiste et d’une enfant déjà traitée comme une femme, deux fois exploitée, comme prostituée et comme mineure.
Chronique de fin d’un monde
On a souvent résumé La Petite à "l’histoire d’une prostituée de douze ans", ce que Louis Malle jugeait "injuste et un peu facile". Le film est d’abord une peinture de mœurs, une chronique de la fin d’un monde, où la décadence du bordel se mêle à la naissance d’une modernité musicale et sociale. Ainsi la mise en scène refuse-t-elle le spectaculaire et le sensationnalisme : Malle insiste sur les routines de la maison, les gestes du quotidien, l’atmosphère enfumée que sublime une lumière chaude de Sven Nykvist, le chef op attitré de Bergman. A quoi s’ajoute les accents d’un jazz scrupuleusement reconstitué à partir des enregistrements de Jelly Roll Morton. Et on sait combien le jazz était une passion du cinéaste – comme en atteste Le Souffle au cœur (1973) ou la célèbre BO de Ascenseur pour l’échafaud, confiée à Miles Davis.
Ni porno choc, ni porno chic
Ce qui peut choquer encore aujourd’hui, ce n’est pas tant une forme de complaisance – que Malle récuse vigoureusement – que la frontalité avec laquelle il aborde le sujet de la prostitution enfantine. Certes, on peut y apercevoir Brooke Shields, 12 ans, dans une seule scène dénudée. Mais La Petite expose cette réalité sans jamais céder au porno choc, ou porno chic. Le réalisateur construit au contraire un film très austère et très chaste, fondé sur les regards, les silences et une étrange pureté des sentiments entre Violet et le photographe. Au fond, le cinéaste reste aussi conforme à sa réputation : débusquer l’hypocrisie de la société et de ses conventions, en en explorant ses failles, à travers les yeux d’un enfant ou d’un adolescent, comme dans Le Souffle au cœur, Zazie dans le métro ou Au revoir, les enfants.
Féministe avant l’heure ?
Enfin, Louis Malle assume pleinement de faire un film sur un univers féminin : la maison close est peuplée d’une dizaine de femmes qui occupent le centre du récit, tandis que les hommes, à l’exception du photographe et du pianiste, ne sont que des silhouettes de passage. Travaillant avec une scénariste, Polly Morton, alors compagne du cinéaste Peter Bogdanovitch, il renverse les rôles traditionnels et signe là un film véritablement féministe avant l’heure, où l’enjeu n’est pas de scandaliser mais de confronter le spectateur à ce qu’il préférerait ne pas voir.
Occasion idéale de mesurer la modernité intacte de cette œuvre longtemps réduite à sa polémique. Et de se défaire de quelques idées reçues sur un film bien moins sulfureux que sa réputation.
A noter : un seul bonus, mais de qualité ! Passionnante et longue intervention (48 mn) d’Aurore Renaut, maître de conférence en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université de Lorraine, et historienne du cinéma, permet de recontextualiser le 11e film de Louis Malle dans son époque et dans la carrière du cinéaste. Un témoignage précis et érudit, qui contribue à redonner éclat à un film bien plus honnête et honorable que sa sulfureuse et injuste réputation.
Travis Brickle

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