CANNES 2024

jeudi 6 août 2020

Les Siffleurs : un film noir sophistiqué et sensuel

En DVD et Blu-ray : Le polar est un genre qui nous réserve encore de belles surprises. La preuve en est avec Les Siffleurs, en compétition au Festival de Cannes 2019, et que Diaphana sort en vidéo. Ce film noir du Roumain Corneliu Porumboiu, avec Vlad Ivanov et Catrinel Marlon, sa caractérise par son originalité, sa sophistication et sa sensualité.



Originalité 
Parce qu'il s'est laissé corrompre par un trafiquant de drogue, Cristi, flic à Bucarest, est surveillé et mis sur écoute par sa supérieure. C'est alors qu'apparaît la sublime Gilda, qui se fait passer pour une call-girl et entraîne le policier au lit puis aux Canaries. Entre les mains de mafieux locaux, il doit apprendre le silbo, un langage sifflé de l'île de Gomera qui lui permettra de communiquer avec le dealer en prison pour lui annoncer sa prochaine évasion. Cristi est docile mais il s'éprend de Gilda.


Je connaissais l'existence du silbo gomero, inscrit par l'Unesco à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L'artiste Féloche lui a consacré une chanson qui passait en boucle sur Nova.


Siffler pour communiquer, c'est une pratique répandue dans le monde : les bergers de l'île d'Eubée y ont recours de manière plus élaborée que le loup de Tex Avery.


Les cinéphiles se souviennent que Lauren Bacall incitait Humphrey Bogart à la siffler - dans un dialogue chargé en connotation sexuelle - dans Le Port de l'angoisse (To Have and Have not, 1944) de Howard Hawks. Bon, la manière dont le silbo gomero est pratiqué (en s'enfonçant dans la bouche l'index recourbé) est beaucoup moins sexy que le pincement de lèvres auquel Bacall fait allusion mais faire du sifflement l'élément moteur d'un polar, ça, c'est original.



Sophistication 
Plusieurs fois primé dans de nombreux festivals, notamment à Cannes (Caméra d'or en 2006 et Un Certain talent en 2015), Corneliu Porumboiu met en place le récit comme un puzzle dont chaque pièce forme un chapitre consacré à un personnage. Des changements de points de vue qui permettent également de faire des allers-retours dans le temps. Les ressorts de l'histoire se révèlent ainsi sans ordre chronologique, ce qui contribue à rendre le film mystérieux et prenant. Sans que le spectateur soit jamais largué.
Cette construction sophistiquée est portée par une mise en scène de même ordre. Peu de mouvements de caméra, des plans fixes qui durent, avec parfois peu ou pas de paroles. Un parti pris qui permet au cinéaste d'instaurer une tension permanente. On est d'autant plus captivé que les plans sont magnifiquement composés et éclairés. La photo très contrastée de Tudor Mircea met en avant des couleurs franches, notamment lors des séquences de nuit. D'ailleurs chaque personnage est associé à une couleur. Par exemple, Gilda est "habillée" de rouge.
Sophistication encore par l'usage de la musique. The Passenger d'Iggy Pop côtoie Carmina Burana ou Le Beau Danube bleu. Et La Barcarolle d'Offenbach revient à plusieurs reprises dans le film, donnant lieu à de magnifiques séquences.



Cette sophistication hitchcockienne est jubilatoire. Elle n'est jamais glacée - bien que parfois glaçante - et s'accompagne de moments d'humour et d'ironie qui s'intègrent parfaitement au suspense général. Tout en jouant avec les codes du film noir, Porumboiu rend hommage au cinéma, citant La Prisonnière du désert ou Psychose - et le prénom de l'héroïne n'est pas anodin. Là encore, sans ralentir l'action, ni le déroulé de l'histoire.

Sensualité
Les Siffleurs est un film sensuel. La photo du film et sa bande-son y contribuent grandement. Les situations mettent en avant les sens des personnages, leurs émotions, même si elles ne sont pas exprimées avec éclat. Et puis il y a Gilda, qui fait tourner la tête de plus d'un homme. Elle est interprétée par Catrinel Marlon (ex-Catrinel Menghia), une mannequin roumaine devenue actrice. On l'a notamment vue dans Tale of Tales (2015) de Matteo Garrone. Sa beauté glacée, presque irréelle, nous saisit d'emblée. Dans une séquence érotique, Porumboiu offre le corps de Gilda à Cristi... et à notre regard. Rien de gratuit puisqu'en nous émouvant avec la splendide nudité de Gilda, le cinéaste fait comprendre les tourments du flic. Un personnage taiseux et imperturbable dont on devine aisément la tempête intérieure. Formidable interprétation de Vlad Ivanov, jusqu'à son regard final, poignant.




Ce film noir (nous) en fait voir de toutes les couleurs.

Anderton

Aucun commentaire: