Poussière d’ange, sorti en 1987, est un film un peu à part dans le paysage du cinéma français des années 80. Un polar nocturne, mélancolique, hypnotique, qui mérite vraiment d’être redécouvert — d’autant plus qu’il ressort aujourd’hui en vidéo chez Studiocanal, dans la collection initiée par Jérôme Wybon, Nos années 80.
Edouard Niermans, un cinéaste effacé
À la réalisation, on trouve Edouard Niermans, cinéaste discret mais singulier, auteur de quelques films qui ont tous sombré, hélas, dans l’anonymat et qui mériteraient d’être revisités : Anthracite (1980), son premier long métrage, ainsi que Le Retour de Casanova (1992) avec Alain Delon et Fabrice Lucchini, d’après Arthur Schnitzler. Après quelques projets avortés et quelques unitaires pour la TV, il s‘efface peu à peu du milieu du cinéma. Et c’est bien dommage.
Entre polar et songe éveillé
S’intéressant aux atmosphères et aux personnages marginaux, il propose avec Poussière d’ange une plongée dans un univers urbain sombre, à mi-chemin entre le polar classique et le rêve éveillé. L’histoire, signée Alain Le Henry, et un certain Jacques Audiard, commence par une enquête : Simon Blount, un policier détective, interprété par Bernard Giraudeau, se retrouve chargé d’une mission un peu étrange : surveiller une jeune femme un peu paumée, fragile et mystérieuse, jouée par Fanny Bastien. Très vite, l’affaire dépasse le simple travail de filature. Entre fascination, solitude et trouble moral, le policier glisse progressivement vers une relation ambiguë avec cette femme qu’il devait simplement observer.
Mais résumer le film comme un polar serait réducteur. L’originalité de Poussière d’Ange, c’est justement ce mélange de genres. Il y a l’enquête, bien sûr, mais surtout une atmosphère très particulière : des nuits urbaines presque irréelles, une sensation de dérive, et un regard sur des personnages qui semblent toujours un peu en décalage avec le monde qui les entoure. Le film joue beaucoup sur le flou — moral, émotionnel, spatial, narratif — d’autant qu’il mêle des décors réels filmés à Paris, Lyon et Marseille. C’est ce qui le rend si singulier, notamment dans le contexte du cinéma français des années 80.
Une esthétique so eighties
À cette époque, le polar français connaît plusieurs directions : d’un côté, des films très stylisés ou violents - Rue Barbare de Gilles Béhat, La Balance de Bob Swain, par exemple - de l’autre, des œuvres plus psychologiques – On ne meurt que deux fois de Jacques Deray, ou Les Mois d’avril sont meurtriers de Laurent Heynemann. Poussière d’ange se situe entre les deux. Il emprunte les codes du film noir (voix off, enquête mystère…), mais les détourne vers quelque chose de plus introspectif, romantique et désenchanté, non dénué d’humour, souvent absurde. On y retrouve aussi l’esthétique très marquée de la décennie : lumières nocturnes, musique synthétique, et une certaine mélancolie urbaine (pique-nique nocturne dans une grande surface, par exemple). Comme si le polar rencontrait le réalisme poétique à la Prévert.
Bernard Giraudeau, solide et vulnérable
Le casting contribue beaucoup à cette ambiance. Bernard Giraudeau, figure alors importante du cinéma français, casse son image en apportant une présence à la fois solide et vulnérable, à ce flic au bout du rouleau. Son personnage n’est pas un héros classique : c’est un homme fatigué, alcoolique, insomniaque, trompé et largué par sa femme, incarnée par Fanny Cottençon. Face à lui, la toute jeune Fanny Bastien, qu’on avait vue dans Urgence et Pinot simple flic, incarne un personnage à la fois fragile et insaisissable, presque fantomatique par moments. Leur relation, qui se construit dans les silences et les regards, est vraiment le cœur du film. Auxquels s’agrège une pléthore de seconds rôles : Jean-Pierre Sentier, en compagnon homosexuel d’infortune ; Michel Aumont, en commissaire pas si net que cela ; ou Gérard Blain en souteneur.
Impression durable
Avec le temps, Poussière d’ange est devenu un film culte, justement parce qu’il ne ressemble pas tout à fait aux autres polars de son époque. Il ne rencontre hélas pas le succès commercial espéré : c’est une œuvre qui intrigue, qui laisse une impression durable, et qui témoigne d’un cinéma français capable d’expérimenter avec les codes du genre – comme l’avaient fait quelques années plus tôt avec le même insuccès Jean-Jacques Beineix avec La Lune dans le caniveau et Claude Miller avec Mortelle randonnée.
Une édition vidéo riche en bonus
Alors si vous aimez les polars atypiques, les films de nuit, et les histoires où les personnages se perdent un peu en chemin, Poussière d’ange mérite vraiment qu’on s’y attarde. D’autant qu’il est édité dans d’excellentes conditions et accompagné de très riches bonus : la traditionnelle préface de Jérôme Wybon (5 min) ; une interview d'Edouard Niermans (2006 – 19 min) qui évoque ses relations tendues avec Bernard Giraudeau ; un entretien avec les scénaristes Jacques Audiard et Alain Le Henry (2006 - 19 min). Surtout, il contient deux interviews carrières inédites et précieuses avec Bernard Giraudeau (1987 – 30 min) et Fanny Cottençon (1986 – 30 min).
Travis Brickle

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