Clint Eastwood, 95 ans, un monument à lui tout seul ! Et on ne compte plus les monographies et exégèses sur le cinéaste. Et voici qu’apparaît une véritable pépite, signée Jean-Pierre Zarader, Clint Eastwood : caméra philosophique, aux éditions Klincksieck. Oui, l'oeuvre d'Eastwood analysée à la lumière d'Aristote et Hegel !
Le réalisateur d'Impitoyable est aussi présent dans les salles obscures que dans les rayons des librairies. Derniers exemples en date : Les Cahiers du cinéma, qui, avec Positif, ont oeuvré à la reconnaissance de Clint Eastwood en tant que cinéaste, lui ont consacré un magnifique hors série fin 2024, richement illustré ; Bernard Bénoliel, de la Cinémathèque Française, vient de publier un très bel album monographique fin 2025, Je suis celui que je veux être. Philosophe, spécialiste de Malraux, auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma (de Broca, Matrix, Tavernier), Jean-Pierre Zarader propose quant à lui avec Clint Eastwood : caméra philosophique une lecture inédite, stimulante et très féconde de sa filmographie sous un double angle, culturel et philosophique.
Le cinéma d’Eastwood comme espace de pensée
Eh oui ! Preuve est faite avec Jean-Pierre Zarader qu’on peut analyser le cinéma d’Eastwood comme un véritable espace de pensée, où les images et les récits convoquent des questions métaphysiques, éthiques et politiques. Son principe ? Mettre en dialogue la « caméra » d’Eastwood avec des penseurs et philosophes comme Aristote, Kant, Hegel, Benjamin, Levinas, Marcel Mauss, Bourdieu ou Jacques Derrida – rien que ça !
Comment ? En montrant, avec beaucoup de clarté et simplicité dans l’expression, comment les films du réalisateur interrogent la violence, la justice, la responsabilité, la mort, le temps, l’amour ou la liberté sans jamais se réduire à un simple discours philosophique.
Car l’auteur insiste aussi sur la manière dont Eastwood, par ses choix de mise en scène, de rythme, de montage, fait émerger une forme de sagesse pratique. L’auteur, spécialiste de Hegel, n’oublie jamais le cinéma en cours de démonstration : images, scènes, effets de montage, écriture filmique viennent toujours irriguer son propos philosophique. J’en veux pour preuve, par exemple, les fameux flashbacks traumatiques qui viennent souvent éclairer le passé du personnage eastwoodien - ici rebaptisés flash-ça par Zarader, pour appuyer sa dimension quasi-psychanalytique.
14 films pour 14 chapitres
Autre tour de force, et non des moindres : revisiter en 14 chapitres 14 films jalons du cinéaste, de ses plus célébrés - L’Homme des hautes plaines, Josey Wales, American Sniper, Gran Torino, La Mule - à ses mal aimés, tels L’Epreuve de force, Créance de sang, 15h17, Cry Macho, ou même La Relève ! 14 chapitres qui donnent envie de revoir chacun d’entre eux. 14 chapitres qui permettent de retrouver aussi bien des leitmotivs thématiques - la hantise de la mort, la transmission, le cercle de la violence, le rôle salvateur des femmes - cinématographiques - les couchers de soleil, le jazz, les raccords cut - à l’aune de la philosophie - Hegel, Levinas, Aristote - de la littérature - Homère, Poe, Mallarmé, Proust - voire de la peinture - Kandinski, Turner, Goya.
Parmi les pépites que l’on pourra picorer ça et là :
- Un frisson dans la nuit, comparé à un cocktail filmique Proust-Allan Poe ;
- Kandinski, comme point final de Créance de sang
- Des rapprochements lumineux entre La Mule, Ad Astra de James Gray et le concept du propre et des proches de Heidegger ;
- Une analyse phénoménale de La Relève, à l’aune de Hegel, Kant, Levinas, Dostoievski - pas moins ! Et qui donne envie, fissa, de revoir ce film considéré pourtant comme l’un de ses plus grands nanars.
Grille de lecture inédite
Certes, comme c’est le lot de la plupart des ouvrages consacrés au cinéma, on pourra reprocher à celui-ci d’être pauvre en illustrations et de ne pas contenir d’index des auteurs et films cités. Mais tel quel, voici un ouvrage qui satisfera à la fois les fans les plus inconditionnels du cinéaste et les étudiants de tout niveau en philosophie. Qui propose une grille de lecture inédite de l’œuvre d’Eastwood, jamais réduite à une simple illustration de doctrines.
Une démonstration en acte qui procède aussi bien de la plénitude intellectuelle du Gai savoir cher à Nietzsche que du charme mystérieux du Je ne sais quoi et presque rien cher à Jankelevitch.
Travis Brickle

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