Il fallait oser. Faire un film qui revient sur les manifestations des gilets jaunes à travers une enquête sur une possible bavure policière. Double axel du sujet casse-gueule. Dominik Moll n'a pas tremblé. Dossier 137 est désormais disponible en vidéo, chez Blaq Out. L'occasion de (re)voir un des meilleurs films français de l'année 2025 et de découvrir la méthode du cinéaste qui se confie dans un bonus passionnant.
La méthode Dominik Moll
Bravo à Blaq Out d'enrichir son édition vidéo avec un long entretien (40 minutes) dans lequel Dominik Moll raconte la genèse du film et sa production. Après La nuit du 12, le cinéaste avait envie de poursuivre dans le genre policier. Une envie qui s'est appuyée sur une réflexion - l'oubli du phénomène des gilets jaunes, qui avait pourtant fait vaciller la République - et un constat - la difficulté à juger les cas de violences policières. Comme le souligne Moll, la particularité de l'IGPN, la "police des polices", est d'être honnie par les policiers et suspectée de les couvrir par le grand public.
Avec son coscénariste Gilles Marchand, Dominik Moll se plonge pendant quatre mois dans les archives puis passe une semaine à l'IGPN. Une démarche qui donne au film son fond de véracité. Sur ce terreau, le duo cultive une intrigue policière limpide : lors d'une manifestation des gilets jaunes à Paris, deux jeunes hommes venus en famille de Saint-Dizier se retrouvent sous des tirs de LBD. L'un d'eux est grièvement blessé. A l'IGPN, Stéphanie Bertrand et son équipe sont en charge du dossier.
La mécanique de l'enquête
On retrouve tout ce qui rend prenante une enquête de police au cinéma : les recherches minutieuses pour établir la vérité, les convocations des protagonistes, les entretiens contradictoires, le visionnage des caméras de surveillance, l'analyse des images, la recherche de témoins... Le parcours des deux gilets jaunes est retracé mais les versions divergent. Sans effet de manche, Moll nous confronte à deux réalités : celle d'une famille de Français pas spécialement politisés qui participaient à leur première manif et celle des policiers, appelés à venir sauver la République sans avoir été formés au maintien de l'ordre. Le spectateur n'est jamais embarqué dans une vision manichéenne de l'histoire, il est incité à se faire son opinion.
César mérité pour Léa Drucker
Son guide, c'est Stéphanie Bertrand. Un modèle de rigueur. Elle ne juge pas, garde la tête froide, accumule les faits qu'elle expose cliniquement à ses interlocuteurs. Elle nous rassure. Et puis, contre toute attente, l'affaire prend une tournure personnelle. Comme le souligne Moll dans le bonus vidéo, il a été frappé de constater que flics et manifestants sont souvent issus des mêmes milieux, les territoires qu'on appelle périphériques. Voici que Stéphanie est amenée à sortir de sa réserve auprès de la famille des gilets jaunes, de sa mère, de son fils, de son ex-mari... Léa Drucker est exceptionnelle. César de la meilleure actrice mérité. J'aime son approche "à l'os", sans truc d'acteur, et son phrasé particulier. Ici, elle est toute en maîtrise des émotions et pourtant, elle apporte parfois une touche d'humour, un emportement ; elle fait jaillir le doute, fugace, sans jamais départir son personnage d'une incroyable force de caractère.
Les seconds rôles sont tous crédibles et nous font comprendre l'humanité de leurs personnages, ainsi que leurs tiraillements. Mention spéciale à Guslagie Malanda (Saint Omer), dont le regard dit tout et nous transperce.
Question de regards
Refusant l'esbrouffe, Dominik Moll opte pour une mise en scène centrée sur l'humain, les visages, les regards. On s'attache, on comprend. Tout est clair, rien n'est simple. On est captivé par cette enquête qui nous amène, comme les enquêteurs devant les images des caméras de surveillance, à revoir les images des manifs, à explorer de nouveau nos souvenirs de cette période, à atténuer certains de nos jugements.
Dossier 137 est un film intelligent et prenant qui déroule son récit dans la nuance à une époque où celle-ci se fait de plus en plus rare. Présenté au Festival de Cannes 2025 (huit minutes de standing ovation), il fait partie de l'excellente cuvée 2025 du cinéma français, au côté de La Femme la plus riche du monde, L'Attachement, L'Inconnu de la grande arche, Arco et bien d'autres.
Anderton

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