Il est des films que l'histoire du cinéma a laissé de côté, sans raison valable. Les Mauvais coups, premier long métrage de François Leterrier sorti en 1961, en est l'exemple parfait : une œuvre âpre, troublante, dominée par une Simone Signoret au sommet de son art, qui ressort aujourd'hui dans une version restaurée par Pathé.
Inclassable Leterrier
François Leterrier est un cinéaste difficile à classer. Révélé comme acteur chez Robert Bresson, il passe ensuite à la mise en scène, après avoir assisté Louis Malle ou les frères Allégret. Sa filmographie est hétéroclite — on lui doit des comédies populaires des années 80 avec le Splendid (Je vais craquer, Le Garde du corps) et un épisode de la saga Emmanuelle. Mais dans ce parcours singulier brillent deux diamants noirs : une adaptation de Giono, Un roi sans divertissement, et ces Mauvais coups.
Le scénario s'appuie sur un roman de Roger Vailland, prix Goncourt 1957 pour La Loi, connu pour son regard lucide et impitoyable sur les rapports amoureux. L'auteur s'inspirait de sa propre vie, d'une rupture violente, et ça se ressent à chaque plan. Rappelons qu'il venait d'adapter Les Liaisons dangereuses de Laclos pour Roger Vadim, dans une version réputée sulfureuse avec Gérard Philipe et Jeanne Moreau.
Un film qui ne cherche jamais à séduire.
L'histoire suit Milan et Roberte, mariés depuis dix ans. Lui s'est retiré de la course automobile après un drame et erre dans un ennui cotonneux. Elle sombre dans l'alcool et la dépendance affective. Ils vivent isolés dans la campagne bourguignonne froide, boueuse, presque hostile. Et puis arrive Hélène, jeune institutrice, et tout bascule.
Derrière cette intrigue somme toute classique, le film n'essaie jamais d'être séduisant. L'ambiance est lourde, sans humour, pesante — on sent dès les premières scènes que l'issue ne pourra être que tragique. On n'est certes pas dans L'Éclipse ou Scènes de la vie conjugale, mais Les Mauvais coups tient largement pour son atmosphère, quelque part entre Chabrol et Simenon.
Simone Signoret au sommet
Au cœur de cette tension conjugale, il y a une immense actrice. Simone Signoret domine littéralement le film. Son personnage — excessif, blessé, parfois dérangeant — est habité d'une humanité bouleversante. Elle incarne une femme qui refuse de lâcher, quitte à se détruire, dans l'alcool et le jeu. La voir s'abîmer est une véritable expérience de cinéma. Et une expérience trouble, tant le contexte personnel de l'actrice se superpose à la fiction : à peine un an après son Oscar historique (première Française à obtenir la récompense pour Les Chemins de la haute ville, de Jack Clayton), son compagnon Yves Montand s'est laissé séduire, à Hollywood, par Marilyn Monroe sur le tournage du Milliardaire de Cukor.
Face à elle, dans le rôle de l’institutrice, Alexandra Stewart — alors débutante, dans un rôle initialement prévu pour Romy Schneider — apporte un contraste saisissant : une beauté froide, presque mystérieuse, qui vient troubler cet univers en décomposition. Dans le rôle du mari, Reginald Kernan, acteur américain reconverti dans le mannequinat après une carrière de médecin à l'hôpital américain de Paris. Il ne tournera que quatre films, dont le plus connu restera Cent mille dollars au soleil d'Henri Verneuil.
Par certains aspects, Les Mauvais coups annonce Le Chat (1971) de Pierre Granier-Deferre, avec Jean Gabin et Simone Signoret — autre dissection sans concession de la fin d'un couple, et d'un monde.
Bonus de l'édition restaurée
- Entretien inédit avec Alexandra Stewart sur ses relations empreintes de fascination pour Simone Signoret
- Interview de Michel Bertrand, spécialiste de Roger Vailland, sur la personnalité de dandy libertin de l'auteur
Travis Brickle

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