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lundi 24 avril 2017

11 Minutes : onze fragments d’une chronologie du hasard

En salles : Présenté au Festival de Venise en 2015, 11 Minutes, le dernier opus du maître polonais Jerzy Skolimovski, n’arrive que maintenant sur nos écrans. On se demande pourquoi. Issu de la fameuse école de Lodz, de la même génération que Roman Polanski, pour lequel il écrivit le scénario de son premier long métrage Le Couteau dans l’eau, Jerzy Skolimovski ne bénéficie pas de la même popularité. Pour autant c’est également une cinéaste virtuose, aussi à l’aise dans le thriller, le drame psychologique ou la reconstitution historique, adaptateur de Nabokov ou Gombrowicz, à la carrière internationale, qui l’a mené de la Pologne aux Etats-Unis en passant par la Grande-Bretagne et l’Italie. A 78 ans, le réalisateur de Travail au noir et de Deep end livre une œuvre majeure qui contient plus de cinéma que n’importe quel blockbuster.


Pour la virtuosité du récit

11 histoires, toutes se déroulant entre 17h et 17h11, et qui convergent en un acmé digne du final de Zabriskie point, pas moins. Flashbacks, flash forwards, accélérations, suspension, montage parallèle, gros plan, insert sur des portables ou de caméras de vidéo-surveillance, il joue sur toute la grammaire cinématographique pour étirer 11 minutes sur 81 minutes dans le cadre d’une Varsovie qui ressemble à n’importe quelle autre métropole occidentale. Et il se paie même le luxe de prendre pour point de vue celui d’un chien tenu en laisse ou celui d’un oiseau qui vient percuter en plein vol un miroir dans un appartement.

Pour sa flamboyance visuelle et picturale
De 1991 à 2008, Skolimovski lâche complètement le cinéma pour s’installer à Los Angeles. Et mettre à profit ces années pour peindre. Art pictural qui lui permet de régénérer ses récits depuis son retour au cinéma en 2008. Outre la figure du peintre qui apparaît parmi la galerie de personnages, le cinéaste n’hésite pas à malaxer la forme au point d’évoquer par moments la peinture de Francis Bacon ou l’abstraction d’un Pollock.
 


Pour son récit choral

Dealer en prise avec les affres de l’overdose, actrice sexy, mari maladivement jaloux, peintre retraité bousculé dans son train-train, producteur manipulateur, vendeur de hot-dogs aux tendances pédophiles, bonnes sœurs en goguette, le panorama que nous livre Skolimovski est tout aussi riche et cruel que celui livrait Altman dans Short Cuts. Et tout aussi inventif que celui d’Inarittu quand il signait Amours Chiennes.


Pour son caractère moraliste, expérimental et jouissif

Souvent qualifié à tort de misanthrope, Skolimovski fait ici preuve de moraliste. Derrière la catastrophe finale, il semble chuchoter à l’oreille du spectateur qu’il est temps de tenir compte enfin de la vie de nos proches et de ceux qu’on aime. Message bouleversant d’un cinéaste quasi-octogénaire en pleine possession de ses moyens, qui livre là une œuvre cinématographique à l’impact émotionnel et pictural à nul autre équivalent. Et dont le caractère ludique, immersif et moraliste le rapproche d’un autre grand du cinéma, la noirceur en moins, Michael Haneke, auquel on pense plus d’une fois, notamment à propos de 71 fragments d’une chronologie du hasard.
 
Travis Bickle
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