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mercredi 16 octobre 2019

"Alien nous met en garde" - INTERVIEWS

A lire : Quarante ans après sa sortie, Alien continue de provoquer peur viscérale et pure fascination, auxquelles s'ajoutent de nombreux questionnements sur de sujets aussi vastes que la manipulation du vivant ou l'exploration spatiale. Quatre experts ont disséqué la saga lancée par Ridley Scott dans un livre passionnant et accessible à tous, L'art et la science dans Alien, publié aux éditions La ville brûle. Interview croisée.


Cineblogywood : Pourquoi la saga Alien fascine-t-elle toujours autant 40 ans après sa sortie ?
Christopher Robinson, maître de conférences à l'Ecole polytechnique et auteur du chapitre sur H. R. Giger : Alien est un chef-d’œuvre à la fois de science-fiction et d'horreur. Les frontières entre ces deux genres sont très poreuses, comme l'illustre une longue tradition d'œuvres allant de Frankenstein à Annihilation. Pour autant, Alien demeure, 40 ans après sa sortie, artistiquement supérieur à la plupart des autres productions dans ces deux genres grâce à ses qualités esthétiques - les décors, la bande son, la photographie, la mise en scène, les prestations des acteurs qui sont toutes exceptionnelles -, mais aussi grâce à sa pertinence vis-à-vis des préoccupations scientifiques, philosophiques et politiques de la société contemporaine.
De plus, Alien brouille de multiples catégories − naissance/mort, masculin/féminin, sacré/profane, humain/non-humain, biologique/mécanique −, provoquant des réactions viscérales à des scènes gore, tout en invitant à des réflexions profondes sur l’humanité et le cosmos qui l’entoure. Les réponses émotionnelles et intellectuelles des spectateurs s’avèrent toujours très puissantes, et la combinaison des deux est à l’origine de l’impact durable de ce chef-d’œuvre cinématographique.


Votre ouvrage pointe qu'il ne faut pas rechercher à tout prix dans Alien des vérités scientifiques. Pour autant, quelles sont les questions pertinentes que soulève la saga du point de vue scientifique ? Et comment y répond-elle ?
Jean-Sébastien Steyer, paléontologue au CNRS et auteur du chapitre sur l'anatomie du monstre : Une des questions fondamentales que pose Alien est : "Une telle forme de vie extraterrestre est-elle plausible ?" Certains biologistes, notamment ceux tournés vers la biologie de synthèse, répondraient "non" car le monstre d’Alien semble bien loin de leurs modèles théoriques ou expérimentaux. Mais la vérité est aussi ailleurs : dans les strates géologiques de notre propre planète, nous, paléontologues, découvrons sans cesse des formes de vie fossiles qui remettent en cause notre propre compréhension du vivant : dinosaures géants défiant les lois de la physique, tétrapodes planeurs uniques, arthropodes ou parasites énigmatiques, les aliens sont aussi sous nos pieds ! L’évolution des espèces nous montre que la vie peut emprunter bien des chemins et parfois des plus surprenants...
Enfin, la puissance scientifique d’Alien réside aussi dans son aspect purement chimérique car il s’agit en fait d’une forme de vie bel et bien inclassable dans l’arbre du vivant tel que nous le connaissons aujourd'hui. Alien nous met donc en garde : "Pauvres humains, si demain vous découvrez l’existence d’une forme de vie extraterrestre, il faudra sans doute revoir complètement votre propre perception du vivant !".


En tant que chercheur, y a-t-il des découvertes ou des innovations, vraisemblables ou pas, présentées dans Alien qui vous fascinent particulièrement ?
Frédéric Landragin, directeur de recherche au CNRS et auteur du chapitre sur l'androïde : En tant que chercheur dans le vaste domaine qu'est l'intelligence artificielle, l'innovation d’Alien qui me fascine, peut-être encore plus que le monstre lui-même, est la figure de l'androïde. Mettre en scène un robot capable de se faire passer pour un humain n'était pas une idée nouvelle en 1979. C'est d'ailleurs une idée qui appartient à la fiction : les recherches et développements actuels, que ce soit en robotique ou en linguistique-informatique - domaine concerné quand on dote un robot de capacités à parler et à comprendre la parole humaine -, aboutissent à des robots comme Nao ou Pepper, qui n'ont pas vocation à se faire passer pour des humains, loin de là, et de toute façon n'y arriveraient pas. 
En revanche, la scène de bagarre entre l’héroïne Ripley et l'androïde, qui finira par la décapitation de celui-ci, relève d'un choc visuel innovant, impressionnant, voire dérangeant sur le moment, propice à la réflexion ensuite. En effet, le film montre un androïde constitué non pas de plastique ou de métal bien lisse et propre, mais de tubes dégoulinants de liquide blanchâtre emmêlés dans un circuit électrique - qui permettra une ultime réanimation. La nature même de la machine en est questionnée : on se demande si c'est vraiment un robot, ou si d'obscures manipulations biologiques n'ont pas été combinées à des avancées mécaniques plus conventionnelles. Avec Alien, l'androïde pose la question de l'hybridation et de la biomécanique. Surtout, juste avant de s'éteindre, l'androïde prononce la phrase : "Vous avez ma sympathie", pleine d'ironie et de sous-entendu. La maîtrise du langage dont il fait ainsi preuve est tout à fait fascinante.


Aujourd'hui, où en sont les recherches sur les exoplanètes et l'éventuelle vie extraterrestre ?
Roland Lehoucq, astrophysicien et auteur du chapitre sur l'exploration spatiale : Notons d’abord que le prix Nobel de physique 2019 vient d’être pour partie attribué à Michel Mayor et Didier Queloz, deux astronomes suisses qui, grâce à l’instrument ELODIE de l’Observatoire de Haute-Provence, ont réussi en 1995 la prouesse de détecter la première exoplanète autour d’une étoile de type solaire. Depuis cette découverte pionnière, plus de 4000 exoplanètes ont été détectées grâce à différentes méthodes. La recherche sur les exoplanètes se portent donc mieux que jamais et les astrophysiciens et astrophysiciennes espèrent maintenant étoffer leur catalogue d’exoplanètes de type terrestre dans la zone habitable de leur étoile, ayant dans l’idée que certaines d’entre elles pourraient abriter des formes de vie. Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres ! Pour l’instant, aucune vie extraterrestre, actuelle ou fossile, n’a été découverte. Nous ne sommes pas encore capables de déterminer la composition de l’éventuelle atmosphère de ces exoplanètes de façon routinière, composition qui pourrait peut-être révéler des indices d’une présence de vie de surface.


Une planète hostile, une espèce génétiquement modifiée, l'essor de l'intelligence artificielle et des humains désemparés... Finalement, ce que décrit Alien, ce ne serait pas la Terre ?
Roland Lehoucq : La science-fiction met souvent en scène les progrès scientifiques et techniques pour en envisager les conséquences sur les humains. Modifications génétiques et intelligence artificielle sont bien sûr au nombre de ses thèmes favoris. La S-F est souvent pessimiste car elle cherche dans doute à jouer le rôle de vigie, à interroger le présent en montrant ce que pourrait être le futur, peut-être pour le conjurer. Dans les situations de crise que montre souvent la S-F, les humains peuvent donc être effectivement désemparés. 
Quant à la Terre, elle n’est pas hostile à l’humanité, c’est même le seul endroit connu dans l’Univers où les humains peuvent évoluer sans trop de soucis. En revanche, les humains, notamment occidentaux, ont tant modifié ses conditions de surface qu’elles risquent bien de devenir difficiles pour une grande partie de l’humanité. Je dirais plutôt qu’Alien montre aussi ce qui arrive quand vous approcher trop près d’une chose inconnue. Ce serait alors une autre version de l’adage "Il ne faut pas jouer avec le feu".


Anderton

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