Dossier Super Bowl

mercredi 24 janvier 2018

La Douleur : réussite plastique et sensorielle

En salles : Marguerite Duras et le cinéma... il y eut certes Alain Resnais et Hiroshima mon amour, mais force est de reconnaître que beaucoup s’y sont cassé les dents, de René Clément à Peter Brook en passant par Jean-Jacques Annaud. En adaptant La Douleur, oeuvre autobiographique parue en 1985 après le prix Goncourt qu’elle reçut pour L’Amant, Emmanuel Finkiel réussit haut la main son pari : adapter fidèlement le récit de Marguerite Duras, tout en retrouvant l’équivalent visuel de son style littéraire et en renouvelant l’imagerie de la Libération. Il livre un film d’une force sourde inoubliable, dominé par l’intensité de son interprète principale, Mélanie Thierry



Une femme attend

La Douleur n’a rien d’un biopic – on ne voit jamais Marguerite Duras à son travail d’écrivain. Et c’est normal : elle est alors employée dans une maison d’édition, entame sa carrière d’écrivain. Son réalisateur reconstitue une époque et un lieu – Paris, entre 1944 et 1946 – sous les yeux d’une femme qui attend son mari, détenu en camp de concentration, car résistant. D'où un récit âpre, dominé par un montage haletant, qui frôle parfois l’abstraction, tant il colle à la subjectivité de son héroïne, tiraillée entre l’espoir d’un retour et des accès de dépression et de folie pures. Car La Douleur est avant tout le récit d’une femme qui attend. Le grand amour. Le retour de son mari. Le succès. La fin de la guerre. La libération. 

Trahison et fidélité

Pour raconter fidèlement ce maelström émotionnel, Emmanuel Finkiel s’est appuyé sur deux récits de Marguerite Duras qui figurent dans le recueil La Douleur : La douleur, donc, récit subjectif et autobiographique de l’attente de son mari, juste après la Libération ; et sur une autre nouvelle, Monsieur X dit ici Pierre Rabier, qui se déroule en 1944 et qui narre la relation qu’elle tisse avec un collaborateur en vue de tirer des informations concernant le lieu de détention de son mari. Procédé parfaitement fluide, sans aucune couture visible et qui participe de l’ambiance trouble et plurivoque de l’époque. Certes, la figure de Robert disparaît totalement, même si elle réapparaît in fine telle une silhouette filiforme, quasiment invisible, à l’inverse du livre dans lequel Marguerite Duras s’épanche sur les excréments et le vomi qui précèdent le retour à la vie de son mari. Trahison, comme pour mieux souligner l’impossibilité pour Emmanuel Finkiel de filmer un rescapé des camps.



Ambiance à la Monsieur Klein

La Douleur est une réussite plastique et sensorielle d’autant plus grande que la réalisation parvient à restituer le style durassien : une âpreté rentrée, une virulence sourde, une subjectivité parfois étouffante. Voix off hypnotique, longues focales qui privilégient l’opacité à la netteté, lumière sombre et mate, toute la mise en scène contribue à restituer la langue et le style propres à l’écrivaine. En s’appuyant sur trois valeurs de plans principales - très gros plans et inserts sur objets ou mains ; quelques plans d’ensemble extérieurs ; plans qui jouent sur les contours d’avant et d’arrière-plan – Emmanuel Finkiel retranscrit la subjectivité de son héroïne tout en proposant une imagerie inédite de l’époque, sombre, paranoïaque, quasi kafkaïenne, pas si éloignée de celle qu’en proposait Joseph Losey dans Monsieur Klein. Et d’aborder un angle mort de l’inconscient collectif : la période du retour des rescapés des camps de concentration, rarement abordée dans les livres d’histoire, encore moins au cinéma – hormis Retour à la vie, film à sketches de 1949, notamment signé Clouzot. Détail amusant : sous les traits de Grégoire Leprince-Ringuet apparaît la figure de Morland, chef de réseau de résistance auquel appartenait Robert Antelme, et dont le vrai nom est François Mitterrand...

Mélanie Thierry, enfin !

Enfin, sous les traits de Marguerite Duras, visage nu, sans aucun maquillage, Mélanie Thierry, omniprésente à l’écran et au son. Obstinée, entre espoir et désespoir, dépressive, mal aimable et sublime d’héroïsme, elle habite littéralement son rôle et transfigure l’icône Duras, jusque-là intouchable dans sa représentation. Voix off, gros plans, dédoublements, elle s’est totalement coulée dans son personnage, avec l’intensité des plus grandes, de Jeanne Moreau à Emmanuelle Devos, en passant par Romy Schneider. A ses côtés, Benjamin Biolay impose sa force et sa vulnérabilité dans le rôle de son éditeur Dyonis Mascolo, tandis que Benoît Magimel, silhouette alourdie par les kilos excelle dans le rôle du gestapiste Rabier, à l’instar d’un Gérard Depardieu, massif et félin en même temps.  

Travis Bickle

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