C'est un beau cadeau que nous fait Gilles Jacob. En fidèle amitié, publié chez Robert Laffont, décachète 75 ans de correspondance entre "Citizen Cannes " et quelques-uns des talents qu'il a été amené à fréquenter ou solliciter au cours de sa carrière. Des échanges épistolaires placés sous les signes de l'admiration, de la séduction, de l'intelligence et de l'esprit.
A grand pouvoir, grandes responsabilités
Critique de cinéma, romancier, réalisateur (et même acteur dans Grosse fatigue !), Gilles Jacob a occupé pendant quatre décennies les postes de délégué général puis président du Festival de Cannes. Un grand pouvoir qui a impliqué de grandes responsabilités. Celles notamment de dialoguer avec des artistes, de les faire venir sur la Croisette pour présenter leur film ou juger ceux des autres et de faire ainsi de Cannes le rendez-vous incontournable de la cinéphilie, l'endroit sur Terre où pendant quinze jours le meilleur du cinéma mondial est offert aux yeux du public. Pas toujours simple, surtout avec Berlin et Venise en embuscade, les plannings de tournage, les pépins de santé, sans oublier les ego ! En fidèle amitié aurait d'ailleurs pu être sous-titré De l'art de la persuasion.
La méthode à Gilles
La première lettre que partage Gilles Jacob date de 1950 et, malgré sa brièveté, elle résume les plus de 600 autres qui suivront dans ce recueil. Elève à Louis-le-Grand, l'auteur prend sa plume pour demander à Nino Franck, journaliste et dialoguiste de cinéma, d'écrire un article qu'il publiera dans la revue de cinéma qu'il a fondée dans son lycée. Tel le premier film d'un cinéaste qui annonce son oeuvre à venir, tout Jacob tient dans cette missive de six lignes. Le culot, l'admiration, l'humour, l'élégance du style... et la détermination. Car le jeune homme âgé de vingt ans ne s'arrêtera pas aux réserves de son interlocuteur. Non seulement, il obtiendra l'article attendu mais il poursuivra avec lui une conversation dans laquelle il évoquera leurs futures collaborations !
Pour autant, Jacob n'est pas du genre à tordre le bras, plutôt à tendre la main, usant d'un charme, d'un esprit, d'une bienveillance qui séduisent les talents, habitués à d'autres pratiques dans un milieu qu'on imagine brutal. Dans une missive datée d'octobre 2011, Andrei Kontchalovski lui exprime sa reconnaissance pour son "style étonnant de la langue" et son accompagnement tout au long de sa carrière : "Vous étiez toujours ami fidèle et compatissant, mais aussi critique souvent assez dur, mais juste et sincère".
L'art et les manières
En fidèle amitié et en totale honnêteté donc, Citizen Cannes envoie et reçoit des bouteilles à l'amour. L'amour du cinéma, bien sûr. Dans ce livre, il dévoile des relations intimes et des discussions passionnantes avec des artistes du monde entier : de Steven Spielberg à Sophie Marceau, des frères Dardenne à Federico Fellini. Des artistes souvent confirmés et reconnus dont on découvre la timidité, les inquiétudes, la sensibilité à fleur de peau. Et par un touchant renversement de situation, Gilles Jacob passe par les mêmes émotions, lorsqu'il reçoit les retours amicaux de ces mêmes talents sur ses films ou ses livres. Le lecteur se plonge alors dans un dialogue entre artistes, où chacun fait part de ses joies et de ses doutes. Jacob reçoit leurs compliments comme ses interlocuteurs reçoivent les siens, avec émotion et humilité.
Montées au filet et revers
Longtemps bon joueur de tennis, Gilles Jacob alterne dans sa correspondance longs échanges de fond de cours, avec Juliette Binoche, Alain Cavalier, Arnaud Desplechin et Olivier Assayas, et malicieuses montées au filet, avec Michel Piccoli, Patrice Leconte et Pierre Richard. Certains partenaires font des apparitions fugaces, d'autres reviennent souvent. Comme au Festival de Cannes, en fait. Un festival qu'Alan Parker raconte avec lucidité et humour. On lit aussi avec amusement les trésors de séduction qu'emploie Citizen Cannes pour attirer Emma Thompson sur la Croisette. Elle résiste, il insiste. Toujours avec élégance. On est aussi ému par les échanges avec Louis Malle et le producteur Francis Boespflug, alors gravement malades. Au détour de conversations, on apprend aussi les soucis de santé du président : on comprend que des douleurs à la main lui font abandonner le stylo pour le clavier (c'est d'ailleurs amusant de noter l'apparition du mail au cours de cette correspondance), on découvre ce qu'est une cruralgie, on apprend qu'il s'est fait renverser par une voiture à Cannes. Sur la fin de son mandat au Festival, l'homme reste pudique mais les autres se chargent de s'offusquer du traitement dont il a été victime.
Le cadeau idéal
En fidèle amitié comblera les cinéphiles mais pas seulement. Je laisse la parole à Gilles Jacob, dont je me permets de publier une partie d'un message qu'il m'a adressé : "C'est vrai qu’il est pour cinéphiles. Je crois qu’il peut aussi tenir lieu de cadeau pour les fêtes des pères ou des mères ou pour Noël. Je crois même qu’il pourrait servir à un palace cannois et remplacer la bible sur les tables de chevet des suites mais je suppose que personne n’y pensera !" Directeurs du Majestic, du Carlton, du Martinez, vous savez ce qu'il vous reste à faire. Aux autres, je rappelle que la fête des mères sera célébrée le 31 mai et celle des pères, le 21 juin. Je vous épargne la date du prochain Noël.
Mon conseil : avec tous le respect que j'ai pour vos parents, n'attendez pas et courrez acheter cet ouvrage passionnant, délicieux à lire, riche en anecdotes, poèmes et calembours, dans lequel les protagonistes soignent leurs propos (et parfois leur français, même quand ce n'est pas une langue qu'ils maîtrisent), redoublent de prévenance et d'amitié. Un beau cadeau, assurément. Merci M. Jacob.
Découvrez l'entretien que nous avait accordé Gilles Jacob à l'occasion de la sortie de son livre Les Pas perdus en 2013 :
- Gilles Jacob se souvient : jury cannois, starlettes et trous de mémoire (1/2)
- Gilles Jacob se souvient : Spielberg, Fellini, guerre et tweets (2/2)
Anderton

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