Après le triomphe critique et commercial d'Oppenheimer en 2023 (7 Oscars, 1 milliard de dollars de recettes), Christopher Nolan revient avec un projet d'une tout autre ampleur : une adaptation XXXL de L'Odyssée, le poème épique attribué à Homère. Finalement assez peu adapté au cinéma – le péplum de Mario Camerini avec Kirk Douglas datant déjà de 1954 – comment ce récit fondateur de la culture européenne se fond-il dans l’univers des studios hollywoodiens ?
Casting 4 étoiles pour un mythe fondateur
Matt Damon, pour le troisième fois interprète de Christopher Nolan, incarne Ulysse (Odysseus), le roi d'Ithaque, dont le retour de la guerre de Troie se transforme en dix années d'épreuves face aux dieux, aux monstres et aux tentations. Pour préparer le rôle, l'acteur, âgé de 55 ans, a retrouvé la forme physique de ses années lycée. Face à lui, Anne Hathaway prête ses traits à Pénélope, l'épouse fidèle qui attend son retour, tandis que Tom Holland interprète leur fils Télémaque.
L'ensemble du casting donne la mesure de l'ambition du projet : Robert Pattinson, Lupita Nyong'o (dans le double rôle d'Hélène de Troie et de Clytemnestre), Zendaya en déesse Athéna, Charlize Theron en magicienne Calypso, ainsi que Jon Bernthal, Benny Safdie, Samantha Morton en diabolique Circé, John Leguizamo, Mia Goth ou encore Elliot Page (dans les pas d’Achille-Brad Pitt de Troie, qui avait été initialement proposé à… Christopher Nolan) complètent une distribution pléthorique. Le rappeur Travis Scott fait également une apparition remarquée, qui permet d’établir un parallèle entre le rap et la poésie orale, deux formes d'art qui se rejoignent dans leur fonction narrative et rythmique.
Prouesse technique inédite
Le tournage, qui s'est déroulé de février à août 2025, a mené l'équipe en Italie, en Islande, en Grèce, au Maroc et en Écosse, avec quelques scènes complémentaires tournées dans les studios Universal en Californie.
La grande particularité du film tient à son dispositif technique : il s'agit du premier long métrage entièrement tourné en Imax. Pour les puristes, rappelons que l’Imax, créé par une société canadienne, est un procédé qui consiste à tourner avec des caméras 70 mm et des bobines horizontales, destiné aux salles à l’écran immense. Tout cela pour une qualité d’image optimale et un format étendu (1,43), plus carré, qui complète le bas et le haut de l’écran. Et un son plus pointu.
Fidèle à sa réputation, Nolan a privilégié au maximum les effets spéciaux et les scènes live, plutôt que les images de synthèse, dans la continuité de son approche sur Dunkerque, Tenet ou Oppenheimer. Et le résultat est là : vous n’êtes pas près d’oublier les scènes maritimes ou l’incendie de la ville de Troie !
Homère dans le texte ?
Le récit adopte la structure non linéaire du poème original, avec ses nombreux retours en arrière racontés par Ulysse lui-même, tout en maintenant une narration fluide et limpide, même avec des dialogues parfois un peu trop…contemporains dans les termes. L’important n’est pas là : toutes les grandes étapes du mythe sont bien présentes. Nolan parvient même à en renouveler l’imagerie, à l’instar du célèbre cheval de Troie ou du Cyclope, qu’il tire vers le film gore. Mention spéciale à Circé et la transformation des compagnons d’Ulysse, scène que n’aurait pas reniée le David Cronenberg d’avant Crash.
Si l’émotion reste comme souvent le point faible des films de Nolan, Interstellar mis à part, il faut louer la remarquable prestation de Matt Damon, notamment dans l’épisode des sirènes, dans lequel il pousse un cri déchirant qui vous fera frissonner.
D’une ambition rare
D'une ambition rare (combien de fois L’Odyssée avait-elle été adaptée au cinéma ?), le film est porté par une seconde partie intense et bourrée de scènes d’actions, et qui fait la part belle aux échos qu’entretient le texte avec notre contemporain : les vertus du courage, l’attention à porter à la nature sans laquelle l’humain n’est rien, l’importance de l’équilibre à trouver entre sa sphère privée et sa destinée, le poids de la fracture du temps dans nos destinées. Certes, le film pourra paraître parfois un peu pompier ou maladroit – comme souvent chez Nolan. Mais l’élan de la mise en scène, la force de l’interprétation, l’audace de son casting, la partition du compositeur suédois de Sinners Ludwig Göransson, composée de nappes synthétiques intemporelles, le respect de la narration originelle combinant flash-backs et enchâssement des récits, emportent largement l’adhésion.
Film matrice
Le 13e long métrage de Christopher Nolan s'inscrit dans une filmographie où chacun des douze films précédents semblait infusé par le texte d’Homère : le travail sur le temps et la mémoire (Memento, bien sûr !), le récit qui se replie sur lui-même (mais oui, Tenet !), l’idée du retour (Interstellar, pour sûr !). Et là, il s’agit pour le cinéaste britannique, seul maître à bord, avec James Cameron, du blockbuster d’auteur, de livrer ce que seuls les cinéastes les plus obsessionnels créent un jour : leur film matrice, à partir duquel découlent tous les autres, passés et futurs.
Travis Brickle

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