Dossier

jeudi 5 avril 2012

Claude Miller : sa filmographie décryptée


Artistes : Après Alain Corneau, il y a un an et demi, au tour de Claude Miller de partir en mortelle randonnée. Définitivement. Hantés par des images de piscine et de plongées en eaux troubles, ses films témoignent d’une constance jamais démentie dans leurs thématiques, d’une ambition et d’une exigence formelle remarquable et d’un constant souci du public.

Trois lignes de force se dégagent : l’enfance, vue sous son aspect le plus sombre et le plus traumatique ; la relation vampirique, et ses différents avatars (admiration, amour, haine) ; enfin, son goût pour les acteurs. Discret, modeste, il s’est toujours entouré des meilleurs collaborateurs pour livrer au final une filmographie beaucoup plus complexe, retorse et trouble qu’elle ne laisse supposer au premier abord.

Conspué par Les Cahiers, fermement soutenu par Positif, il est aux côtés de Blier, Corneau, Tavernier et Leconte l’un de ceux qui est parvenu à fusionner ses obsessions et thématiques dans le cadre d’un cinéma populaire et de qualité.

- La meilleure façon de marcher (1976) : LE film pour toutes et ceux qui ont détesté les colonies de vacances. Duo mémorable Bouchitey-Dewaere, arbitré par un Piéplu. Ses premières thématiques sont là : relations vampiriques des personnages, .

- Dites-lui que je l’aime (1977) : adaptation réussie de l’univers trouble de Patricia Highsmith, située dans les Alpes grenobloises. Depardieu, Miou-Miou, Dominique Laffin (notre Dominique Sanda), et toute l’équipe du Splendid dans les seconds rôles (Clavier, Blanc, Balasko…)

- Garde à vue (1981) : bien qu’au départ une commande, c’est son film le plus célèbre. Des dialogues au cordeau signés Audiard, un duel d’anthologie Serrault-Ventura, arbitré par Guy Marchand, et avec pour enjeu Romy Schneider. Il faudrait évoquer la maîtrise spatiale de sa mise en scène, les décors d’Hilton McConnico, la musique de Delerue ou la lumière bleutée de Bruno Nuytten. Bref, un classique.


- Mortelle randonnée (1983) : son film le plus ambitieux, le plus trouble, le plus fou ! Casting 3 étoiles, tournage épique, musique entêtante de Carla Bley. Scénario signé Audiard père et fils, Michel et Jacques. Le plus emblématique des années 80 ? Pour moi, son meilleur.

- L’Effrontée (1985) : Charlotte, Lulu, Clara et les autres… Derrière son apparence de petit film bien sage et bien propre sur lui situé aux abords du lac Léman, (adaptation longtemps inavouée de Frankie Addams de Carson McCullers…) une vraie plongée en eaux troubles de l’adolescence : les premiers émois sexuels et affectifs, la difficulté de se trouver, le poids de la famille. Charlotte Gainsbourg en pleine éclosion, face à des seconds rôles devenus mythiques : Bernadette Lafont en nounou, Jean-Claude Brialy en imprésario, et Raoul Billerey en père dépassé par les événements. Prix Louis Delluc. Et sérieux : qui n’a pas fredonné une seule fois Sara perche ti amo en visionnant ce bonbon acidulé ?

- La Petite voleuse (1988) : les années 50 d’une petite orpheline, pendant féminin d’Antoine Doisnel. Scénario signé François Truffaut. Le film-legs de Miller à son ami. Toujours Charlotte.

- L’Accompagnatrice (1992) : Prévue pour Charlotte Gainsbourg, c’est Romane Bohringer qui la remplace finalement pour cette variation sur ses thématiques favorites. Le film de trop ? En tout cas, premier échec artistique et commercial du réalisateur.

- Le Sourire (1994) : Aïe ! Miller s’essaie à faire du Blier, comme Leconte avec Tango à la même époque. Très mauvais souvenir, si ce n’est l’affiche : un gros plan sur les fesses dénudées d’Emmanuelle Seigner. Slurpp !

- La Classe de neige (1998) : cette adaptation du roman d’Emmanuel Carrère est un gros échec commercial, malgré son prix du jury à Cannes en 1998. Pourtant, il n’y avait que Miller pour mettre en images avec tact cette troublante et traumatisante classe de neige.

- Betty Fischer et autres histoires (2001) : sorte de film choral à la Inaritu made in France, tiré d’un roman sur la folie de Ruth Rendell (La cérémonie), une œuvre ratée. A réévaluer ?

- La petite Lili (2003) : adaptation de La Mouette de Tchekov, mais sur l’île de Ré. Pour l’ambiance, pour Jean-Pierre Marielle et Bernard Giraudeau, pour Julie Depardieu. Une déclaration d’amour du cinéaste à son métier. Très fraîchement reçue à Cannes lors de sa présentation en 2003.

- Un secret (2007) : retour au 1er plan artistique et commercial de Claude Miller, pour cette adaptation du récit de Philippe Grimbert. Même s’il ne possède pas l’ambigüité et l’ambivalence de ses premiers films, ce film constitue l’un des derniers fluerons de ce que l’on peut appeler la Qualité France. De la belle ouvrage, émouvante et populaire.

- Je suis heureux que ma mère soit vivante (2009) : tourné en numérique, un film aride tiré d’un fait divers, d’abord destiné à Jacques Audiard, et dont Emmanuel Carrère avait tiré un article. A travers le récit d’un ado à la recherche de sa mère qui l’avait abandonné bébé, Miller revient sur un de ses thèmes fétiches : l’enfance mal traitée. Et confirme Vincent Rottiers comme l’un des grands espoirs du cinéma. Co-réalisé avec son fils Nathan, c’est à la fois un film de fidélité et un film passage de relais. Auquel la mort du cinéaste donne un relief inattendu.

Les années 2000 sont compliquées pour Claude Miller. Hormis Un secret, il semble avoir perdu la recette qui avait fait son succès. Ce qui le pousse à expérimenter et à se mettre en danger : il est l’un des premiers à tourner avec du matériel numérique (La chambre des magiciennes en 2000) ; il flirte avec le reportage à la Wiseman (Marching band en 2009) ; il se lance sans filet à l’aventure tourner dans un train trans-canadien une fiction que d’aucuns ont pu qualifier de lelouchienne (Voyez comme ils dansent, sorti dans l’indifférence l’été dernier). Aux dernières nouvelles, il était en train de tourner une nouvelle version de Thérèse Desqueyroux avec Audrey Tautou et Gilles Lellouche (casting pas glop…). Ce sera donc son testament.

Travis Bickle
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