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samedi 18 septembre 2021

Au nom du père - The Boxer : chroniques d'Irlande du Nord

Au nom du père The Boxer Blu-ray CINEBLOGYWOOD


En DVD et Blu-ray : L'Atelier d'images nous fait un beau cadeau en sortant en combo Blu-ray et DVD deux des trois films associant le réalisateur Jim Sheridan à Daniel Day-Lewis, Au nom du père (In the name of the father, 1993) et The Boxer (1997), dont c'est la première sortie en Blu-ray et master HD. Deux films qui racontent le combat d'hommes qui se dressent contre l'injustice et la violence à l'époque où Belfast était en feu. Deux films emmenés par les interprétations incandescentes de Daniel Day-Lewis.


Dans les années 1970, une guerre civile se déroule à quelques heures de Paris, au coeur même de l'Europe. En Irlande du Nord, indépendantistes catholiques et souverainistes protestants s'affrontent quotidiennement. L'armée britannique occupe les rues de Belfast en proie à la violence. Pas de mur comme à Berlin, mais la ville n'en reste pas moins profondément divisée. A la pointe du combat sécessionniste, l'IRA contrôle les quartiers catholiques et la vie de ses habitants, n'hésitant pas à faire exploser des bombes jusque sur le sol anglais.

Irish chaos

Un demi-siècle après les événements relatés dans les films, le spectateur reste frappé par le chaos qui s'était installé dans ce petit territoire européen. Belfast Ouest est défiguré par les émeutes et les attentats. Des soldats suréquipés arpentent les rues comme dans un territoire ennemi, sous le regard hostile des habitants ; les chars d'assaut croisent des petites vieilles qui reviennent de l'épicerie tandis que des gamins jouent au foot à quelques mètres des commandos en camouflage. Les jeunes spectateurs auront du mal à en croire leurs yeux tandis que les plus anciens se remémoreront des images qu'ils avaient évacuées de leurs mémoires.

Ambiance surréaliste que Jim Sheridan filme avec un réalisme ; pour autant, pas d'approche documentaire : sa mise en scène s'emballe lorsqu'il s'agit de filmer des scènes d'action, de faire monter la tension ou l'émotion. Le cinéaste ne prend pas parti, il renvoie au contraire chaque camp à ses exactions : l'IRA est présentée comme une mafia qui impose sa loi tandis que les autorités britanniques (police, armée, justice) se caractérisent par leur aveuglement et leur brutalité. A cinquante ans d'écart, la lutte anti-terroriste génèrent les mêmes excès. 

Daniel made my day (lewis)

Si Sheridan embrasse une cause, c'est celle de ses personnages sur lesquels il pose un regard bienveillant. Qu'ils aient existé (comme Gerry Conlon dans Au nom du père) ou qu'ils soient fictifs (comme Danny Flynn dans The Boxer - même s'il est inspiré d'une histoire vraie), les protagonistes se révèlent dans leur individualité, au-delà des clans et des appartenances dans lesquels la société veut les enfermer. Gerry Conlon est un jeune branleur, un petit voyou pas méchant mais complètement irresponsable, qui se retrouve au mauvais moment, au mauvais endroit : accusé d'avoir posé une bombe, il est condamné à quinze ans de prison. Danny Flynn en a passé autant derrière les barreaux alors qu'il était un jeune membre de l'IRA : ex-boxeur prometteur, il veut refaire sa vie et aider les jeunes de son quartier à monter sur le ring plutôt qu'à lancer des pavés. Deux hommes broyés par le système, empêchés de vivre et d'aimer comme bon leur semble. Tragédies grecques en terre celtique.

Daniel Day-Lewis est phénoménal, dans des tonalités à chaque fois très différentes. Dans la peau de Gerry, il nous montre l'évolution d'un homme qui gagne en maturité et caractère, un marginal qui s'élève (littéralement, lors de la scène finale) au rang de citoyen. Dans celle de Danny le boxeur taiseux, il incarne une conviction en mouvement, que rien ne parviendra à détourner de son chemin ni de son amour. On retrouve dans chaque film deux magnifiques figures paternelles : Pete Postlethwaite, émouvant en paternel dépassé mais qui n'abandonne ni son fils, ni ses principes ; et Brian Cox en père de substitution, qui finit par laisser parler son coeur au-delà de son engagement politique. Deux beaux rôles de femmes également : Emma Thompson en jeune avocate anglaise décidée à faire plier la justice de son pays ; et Emily Watson, qui veut laisser parler son amour au-delà de la pression sociale et politique.

L'Atelier d'images nous propose les films dans de belles versions, avec en prime une pelletée de bonus passionnants. Dans deux entretiens, Jim Sheridan évoque évidemment le perfectionnisme de Day-Lewis, qui l'oblige à caler le tournage de The Boxer en fonction de ses entraînements quotidiens sur le ring ; il peste contre Universal qui écourte la carrière en salle d'Au nom du père pour miser sur une sortie vidéo beaucoup plus lucrative et se rappelle la réaction de jeunes noirs américains, qui avait dû mal à croire que des Irlandais avaient pu eux aussi lutter pour leurs droits civiques. Le journaliste Philippe Guedj revient longuement sur chaque film et leur tournage. Egalement au menu : analyse de séquence, fin alternative, documentaire... Bref du lourd qui comble le cinéphile. Lequel est surtout heureux de constater que les deux films n'ont rien perdu de leur force et qu'ils suscitent chacun les mêmes vives émotions ressenties trente ans plus tôt.

Anderton

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