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mardi 5 décembre 2017

Seule la terre : subtil et émouvant

En salles (le 6 décembre) : Sundance, Dinard, Edimbourg, Saint-Jean-de-Luz, Seule la terre (God's own country) n’en finit plus de récolter les prix dans les festivals internationaux. Et nous arrive enfin en salles. Et on se demande comment et pourquoi il n’a pas focalisé l’attention des sélectionneurs de festivals de catégories supérieures, tant sa finesse d’écriture, la qualité de sa mise en scène, le jeu de ses comédiens, le traitement original de son sujet en font une des œuvre les plus subtiles et émouvantes de l’année. Décryptage.


Johnny travaille d’arrache-pied dans la ferme de ses parents, perdue au fin fond du Yorkshire. Outre des aventures homosexuelles sans lendemain et des virées au pub, son quotidien se cantonne aux limites de la propriété familiale et à la routine aride des tâches agricoles : nettoyer l’étable, réparer les clôtures, s’occuper des bêtes. Et entretenir des relations pleines de rancœur et de non-dits avec son père et sa grand-mère. Jusqu’à ce que Gheorghe, un saisonnier roumain, s’installe quelques jours dans la propriété pour la période d’agnelage...

Brokeback Mountain dans le Yorshire ? Voire...

Avec cette idylle gay sur fond de Yorkshire agricole battu par les vents, on s’attend au premier abord à assister au remake britannique du Secret de Brokeback Mountain. Certes, le cadre, les personnages, tout porte à cette analogie. Mais ici, point de coming out ; point de discours sociologique sur la difficulté à vivre son homosexualité dans un cadre rural et traditionnel ; point de scènes à tout faire – harcèlement, homophobie ordinaire, culpabilité, etc. – comme on en voit souvent dans ce type de films.

Pour son premier long métrage, Francis Lee s’attache à décrire la naissance d’un amour entre deux hommes, dans un milieu rural. L’homosexualité des deux protagonistes n’y est pas l’enjeu central du récit. Même si le film ne nous  fait aucune économie de scènes explicites, voire crues, souvent clandestines. A l’instar du premier accouplement entre Johnny et Gheorghe, sauvage et cru, bestial et impulsif. Dans le film, l’homosexualité est une donnée brute, partie intégrante de l’identité du personnage principal. L’environnement de Johnny n’est d’ailleurs pas hostile à sa vie sexuelle : si la communauté ne se montre guère avenante à son égard, c’est moins en raison de son homosexualité que de ses mauvaises manières ou de son ivresse systématique.
 


Naissance d’un amour

Car le vrai sujet est ailleurs et se situe à un double niveau. D’abord, celui de l’apprentissage des sentiments, de l’amour et de la tendresse. La caméra ne se sépare pas des corps et des visages des acteurs, elle fait corps avec eux et nous fait ainsi voyager à travers l’amour naissant. De la passion enfiévrée à l’épreuve du manque, en passant par les petits riens du quotidien, la caméra traque l’épreuve de l’amour entre deux hommes avec autant de chaleur et d’attention qu’elle l’aurait fait dans un cadre hétérosexuel.

Second niveau : le devenir adulte d’un jeune agriculteur. Souvent paresseux et ivre – la toute première image du film le montre la tête plongée dans la cuvette des toilettes – Johnny se montre distant avec son père invalide et acariâtre, et une grand-mère taiseuse et porte-culottes. Si aucun des deux ne le dissuade de son libre choix sexuel, chacun à sa manière l’accompagne dans son évolution vers l’âge d’homme. Et quand retentit un inattendu "Merci" dans cette ambiance marquée par la souffrance, le silence et la solitude, il prend des allures de tremblement de terre affectif.

Rigueur documentaire sublimée par la photographie

Enfin, dernier atout : ce film, tourné dans une véritable ferme, frappe par sa rigueur réaliste, quasi-documentaire, avec laquelle il décrit les travaux agricoles. A l’instar du récent Petit paysan d’Hubert Charuel, les acteurs effectuent eux-mêmes les gestes de leurs personnages : mise à bas d’une brebis, construction d’un mur en pierres sèches, dépeçage d’un agneau, etc. Une précision documentaire  que l’on doit à son réalisateur, Francis Lee, qui a passé son enfance dans un cadre identique.

Et auquel il a souhaité rendre hommage, à travers un travail sur l’image et le son rend particulièrement remarquable. Au point de lui donner un caractère gothique, ombrageux et inquiétant, qui évoque Les Hauts de Hurlevent. Le Yorkshire y apparaît spectaculaire et hors normes – sublimé par la photographie de Joshua James Richards et l’attention portée à l’environnement sonore – vent, pluie, animaux. Et à travers ses partis pris de mise en scène pour être au plus près de ses personnages en quête de liberté et au seuil de leur âge d’homme, Francis Lee s’inscrit davantage dans la lignée du cinéma du free cinema – Tony Richardson et Karel Reisz en particulier – que dans celle de Ken Loach auquel on le compare parfois.

Des inconnus qui crèvent l’écran

Enfin, mention spéciale aux acteurs, le point fort de nombre de films anglais : d’une part, les professionnels : Ian Hart (vu dans Harry Potter, Land and Freedom et la minisérie Klondike) livre un bouleversant numéro dans le rôle du père infirme, sentimentalement et physiquement ; Gemma Jones, en grand-mère, tendre et  autoritaire à la fois, marque durablement les esprits ; d’autre part, deux quasi-inconnus crèvent l’écran : Josh O'Connor (vu dans l'excellente série La folle aventure des Durrell), parfait dans le rôle de Johnny, en quête d’identité et d’amour ; face à lui, le Roumain Alec Secareanu lui donne la réplique en dégageant un réel charisme.

Travis Bickle
 

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