Belmondo : films, anecdotes...

jeudi 30 août 2018

Derrière le miroir : l'Amérique névrosée selon Nicholas Ray

En DVD et Blu-ray : Lever le voile sur l'addiction de la classe moyenne aux médicaments tout en signant une charge violente contre l'American way of life... la démarche pourrait être actuelle, elle date de 1956, au plus fort des Trente Glorieuses et de l'Amérique triomphante. C'est Nicholas Ray qui nous donne cette vision sans concession dans Derrière le miroir (Bigger Than Life), avec un James Mason perturbant.



L'acteur britannique s'est engagé totalement dans ce long-métrage puisqu'il l'a également produit. Inspirée d'un article de presse, l'histoire raconte le calvaire d'un professeur, Ed Avery (James Mason), victime de douleurs aiguës. Hospitalisé à la suite d'une crise violente, il découvre qu'il est atteint d'une maladie rare et que ses jours sont comptés. Ses médecins lui proposent alors un traitement inédit à base d'un médicament nouveau et encore expérimental : la cortisone. Ed accepte. Son état de santé s'améliore alors en même temps que sa personnalité change. Ed outrepasse les doses prescrites et devient accro, faisant vivre un enfer à son épouse et son fils.


Dès le début du film, quelque chose ne tourne pas rond chez Ed. Ce brave professeur bien mis, toujours affublé d'un noeud papillon, mène une double vie qu'il cache à sa femme, Lou. Après sa journée de cours, il part travailler comme standardiste dans une entreprise de taxi. C'est qu'il lui faut deux jobs pour assurer le train de vie de sa famille. Lequel n'a rien d'excessif : un pavillon de banlieue, équipé d'une télévision et du confort de l'époque. Sauf que le chauffe-eau ne fonctionne pas et qu'à bien y regarder, les murs de la cuisine sont maculés de taches de graisse. Et puis il y a les soirées bridge, auxquelles participent les collègues et leurs épouses mais dont s'échappe Ed, planqué dans la cuisine. Ses amis, il les trouve ternes, un qualificatif qu'il emploie également pour lui et Lou. Bref, derrière ses grands sourires, Ed est mal dans sa peau et dans son corps. C'est ça, l'Amérique heureuse de l'après-guerre ? Nicholas Ray nous révèle l'envers du décor ou plutôt nous fait traverser le miroir. A deux reprises, le père joue au ballon avec son fils : une première fois dans le salon, où il casse une lampe, comme s'il cherchait à détruire ce fake home sweet home ; puis dans le jardin mal entretenu derrière sa maison, un lieu presque sauvage où il humilie son enfant.  

Un monstre à la maison

Sous l'effet de la cortisone, Ed regagne en vigueur, laquelle se transforme rapidement en hyper-activité puis en oppression. Le bon père de famille devient un monstre, qui s'attaque à tous les piliers de l'Amérique d'Eisenhower : la famille, l'autorité, la consommation, le sport, l'église... James Mason nous fait vivre les mues de son personnage, tel Hyde prenant progressivement le contrôle de Jekyll. Son sourire ressemble de plus en plus à un rictus, son regard devient implacable, ses propos incohérents et odieux. L'acteur rend Ed imprévisible et terrifiant. Barbara Rush a la tâche difficile d'incarner son épouse, d'abord dépassée puis épouvantée mais qui continue d'aimer son mari malade. Pas de rivières de larmes mais des sanglots, des expressions et un ton qui traduisent sa profonde détresse. La qualité de ces interprétations, ainsi que celle de l'enfant, rendent le drame de la famille Avery totalement crédible et poignant. A noter également la présence de Walter Matthau, dans le rôle du bon copain, aux interventions décisives.

Pour décrire le basculement d'Ed, Nicholas Ray joue avec les décors, les miroirs - on voit d'ailleurs subrepticement apparaître le reflet du réalisateur dans le miroir de l'armoire à pharmacie ; il s'agit probablement d'une erreur et en même temps, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que cette apparition fugace faisait sens, comme si Ray nous invitait à ne pas croire au conte de fée made in America. Le réalisateur de La Fureur de vivre accentue également les éclairages, allonge les ombres, plonge en partie ses plans dans l'obscurité. Le drame vire au thriller. American Beauty meets Les Nerfs à vif. 

L'image du Blu-ray est superbe. ESC Editions propose en bonus un entretien avec le journaliste Mathieu Macheret, qui livre une passionnante analyse du film.

Anderton


Aucun commentaire: