vendredi 18 avril 2014

"Chronique d'une merde annoncée" : retour sur un scandale

Buzz : Gabriel Garcia Marquez s'est éteint, laissant derrière lui une œuvre immense et foisonnante, pleine d'humanité et de violences, de poésie et de surnaturel. A l'image de l'Amérique latine, ai-je envie d'écrire - et tant pis si je tombe dans le poncif. Le décès du prix Nobel de littérature m'a projeté quelques années en arrière, quand son livre Chronique d'une mort annoncée a été adapté au cinéma. Un film réalisé par Francesco Rosi, en compétition au Festival de Cannes 1987 et descendu par un critique au point de susciter une énorme polémique.



Le critique en question, c'est Gérard Lefort. Dans les pages de Libération, le 9 mai 1987, il titre après la projo cannoise : "Chronique d'une merde annoncée". Méchant, catchy... l'expression colle au film. Lefort est accusé d'avoir ruiné la carrière du long-métrage avant même sa sortie en salle, même s'il n'est pas le seul à avoir descendu cette superproduction franco-italo-colombienne - les extraits des critiques de l'époque en donnent une idée sur le site de la Cinémathèque.
Voici d'ailleurs un extrait de sa critique : "Riche, comme les pâtes, en casting et en budget (12 millions de dollars), Chronique d’une mort annoncée de Francesco Rosi rend hommage à la célèbre pub Nescafé : images spéciale filtre, acteurs lyophilisés, arôme colombien. Café bouillu, café foutu (...). Par contraste, le seul qui casse quelque peu cette baraque, c’est, à la surprise générale, Anthony Delon. A l’inverse de ses colistiers, on n’a jamais l’impression pénible qu’il va vous vendre son tapis (...). Il ne fait pas l’acteur et du coup, il impose son évidence : jeune, fringant, noceur, insolent et beau".
Manifeste et exclusions
Mais c'est ce titre terrible qui reste et qui met en émoi le monde du cinéma. Yves Montand, alors président du jury à Cannes, désapprouve, parmi beaucoup d'autres. Douze ans plus tard, des cinéastes français remontés contre les critiques publieront un manifeste dans Libé, évoquant notamment la chronique de Lefort. Cette année, ce sont les distributeurs, dont Gaumont et Pathé, qui ont exclu certains journalistes de leurs projections presse, leur reprochant un ton excessif. L'histoire se répète.
Et Chronique d'une mort annoncée ? Je l'ai vu à sa sortie en salle. Je n'en garde pas un grand souvenir : belles images, casting de prestige (Rupert Everett, Ornella Muti, Gian Maria Volonte, Irène Papas) mais un film trop long, trop lent, un peu vide - à l'origine, il s'agit d'ailleurs d'un court roman de Garcia Marquez. Méritait-il pour autant cette saillie de Lefort ? Était-il vraiment voué à l'échec ? Bien sûr que non, même si cette méchanceté a d'autant plus fait mouche que le film n'est pas réussi.
Reste que cela m'a marqué et que jusqu'à ce jour, j'ai conscience du poids des mots (à mon tout petit niveau de blogueur). Et que rien ne me hérisse le poil autant qu'une expression choc et complaisante pour descendre un film. Je pars du principe qu'une oeuvre, même ratée, a été réalisée et produite par des gens qui y croyaient, que leurs raisons soient bonnes ou mauvaises. C'est certainement ce qui fait - entre autres - que je ne serai jamais critique de cinéma.
Anderton

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