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vendredi 25 avril 2014

Franklin J. Schaffner : une carrière au goût d'inachevé


Artistes : Avec Sidney Lumet, c'est l'un des plus prolifiques réalisateurs de TV américains. Et celui dont la carrière, la plus prometteuse au vu de ses faits d'armes télévisuels, reste la plus décevante, malgré trois réussites incontestables : La Planète des Singes, Patton, Que le meilleur l'emporte. Avec pour traits communs la peinture d'univers en rupture, au bord du gouffre. Et des héros en décalage avec leur époque


Né en 1920, fils de missionnaire, élevé au Japon et arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 16 ans, Franklin J. Schaffner, tout d'abord assistant pour des films d'actualités, devient très vite réalisateur pour des drama live à la télévision. Il en signe plus de 200 ! Sa très riche carrière TV est marquée par une série d'oeuvres prestigieuses – qu'on aimerait bien voir un jour éditées ! Lettre d'une inconnue, d'après Zweig ; Peter Ibbetson, remake du chef-d'œuvre d'Henry Hattaway ; Gatsby le Magnifique, avec Robert Ryan dans le rôle titre ; In the heart of darkness, d'après Joseph Conrad, qui deviendra Apocalypse Now au cinéma ; Ouragan sur le Caine, réalisé un an après la version cinéma avec Bogart, captation de la pièce mise en scène alors par Charles Laughton ; Macbeth, avec un acteur qu'il fera tourner plusieurs fois au cinéma, Charlton Heston. Enfin, c'est lui qui adapte pour la TV 12 hommes en colère, dont il se fera souffler la réalisation pour la version cinéma au profit de Sidney Lumet.
 
Au début des années 60, il entame une carrière dans la communication politique. Proche des Démocrates, il se voit confier la réalisation des interventions télévisées de John Kennedy à la Maison Blanche – notamment celle de février 1962, sur la crise des missiles avec Cuba. Il réalise son premier film en 1963 : Le Loup et l'agneau (The Stripper), avec Joanne Woodward, d'après William Inge (La Fièvre dans le sang, Bus Stop).
 
Que le meilleur l'emporte (The Best Man, 1964). Adapté par Gore Vidal à partir de sa propre pièce, Que le meilleur l'emporte a pour cadre une convention démocrate qui voit s'affronter deux candidats, l'un chevronné – Henry Fonda –, l'autre, plus jeune et sans scrupules – Cliff Robertson. D'un matériau théâtral, Schaffner réussit de par sa maîtrise du découpage et du montage, à instaurer une réelle tension. Qui mieux qui lui pouvait dépeindre les meurs politiques en vigueur aux Etats-Unis ? N'a quasiment pas pris une ride.
 
Le Seigneur de la guerre (The War Lord, 1964). Une très intéressante reconstitution du Moyen-Age par Hollywood, très crue et réaliste. A travers l'idylle d'un chevalier et d'une villageoise, Franklin J. Schaffner décrit un monde au bord du gouffre. Remonté plusieurs fois par son producteur, ce qui, aux dires de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, déséquilibre considérablement l'ensemble, au profit des scènes de guerre spectaculaires et au détriment des scènes psychologiques et intimistes. Charlton Heston s'y montre étonnant.


 
La Planète des singes (Planet of the Apes, 1968). D'après le livre de Pierre Boulle adapté par Rod Serling – créateur de The Twilight Zone –, c'est le film le plus célèbre du réalisateur. A la fois parabole sociale, conte philosophique, films d'aventures et de SF, La Planète des singes étonne à chaque vision, même lorsqu'on en connaît le final abrupt et mythique. Un des moments les plus forts de la filmographie de Schaffner. Et du cinéma tout court...


 
Patton (1971). Ce qui a fasciné Franklin J. Schaffner dans la figure du héros de la deuxième guerre mondiale, c'est son côté chevaleresque, géant, solitaire, énergique, à la fois païen et religieux. Une figure bigger than life totalement ambiguë, littéralement portée à bout de bras par un George C. Scott au sommet de son art. Rappelez-vous son monologue à destination des troupes US, sur fond de drapeau américain… Scénario de Francis Coppola. Sept Oscars à la clé, dont meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur acteur.
 

 
Papillon (1973). D'après l'autobiographie d'Henri Charrière, initialement prévu pour Jean-Paul Belmondo, Papillon permet à Schaffner d'orchestrer le duo Steve McQueen-Dustin Hoffman, dans le cadre du bagne de Cayenne. Occasion pour le cinéaste et son scénariste Dalton Trumbo, blacklisté par Hollywood pendant le mccarthysme, de dénoncer l'univers carcéral, l'injustice. Et d'affirmer le droit à la liberté. Mais parce qu'il n'a pas choisi entre le pamphlet humaniste et le film d'aventures, le film reste bancal dans ses intentions, malgré la force du duo McQueen-Hoffman.


 
L'Ile des adieux (Islands in the Stream, 1978). A mi-chemin du biopic consacré à Ernest Hemingway et de l'illustration des œuvres marquantes, un film ambitieux, malheureusement gâché par des invraisemblances et des ruptures de ton. Qui empêchent d'y adhérer totalement. Reste la tentative de réactiver le classicisme hollywoodien, à travers une épopée de l'échec, un sujet ambitieux, et un casting dominé par George C. Scott, David Hemmings et Claire Bloom. Un film qu'on aurait aimé aimer, dans la lignée de certains John Huston.
 
Plus aucun film de Schaffner ne retrouvera l'écho de ses œuvres précédentes. Certes, Ces Garçons qui venaient du Brésil (The Boys from Brazil, 1977), sur un scénario écrit par l'auteur de Rosemary's Baby Ira Levin, s'appuie sur une idée de base scénaristiquement stimulante, et un duo Laurence Olivier-Gregory Peck réussi. Mais Schaffner rate la dimension parabolique de son histoire, qu'il avait parfaitement maîtrisée avec La Planète des singes. Ses trois derniers films ne sortiront même pas en salles en France : Yes, Giorgio (1982), comédie dramatique avec Luciano Pavarotti (!!!); Coeur de Lion (1986), biopic consacré à Richard Cœur de Lion, avec Gabriel Byrne, qui lui permet de renouer avec sa veine moyenâgeuse ; enfin Welcome Home (1989), avec Kris Kristofferson, sur le retour d'un soldat américain sur le sol, après avoir été prématurément déclaré disparu pendant la guerre du Vietnam – à découvrir ? C'est là son ultime film, qui sortira peu après sa mort en juillet 1989.


 
Au total, donc, une œuvre qui malgré trois masterpieces – La Planète des Singes, Patton, Que le meilleur l'emporte – laisse un goût d'inachevé (lire ce qu'en a dit Patrick Brion dans un entretien qu'il nous a accordé). Surtout au regard des attentes qu'avait suscitées ses très grandes réussites à la télévision et du parallèle que l'on peut faire avec les carrières plus denses, plus riches de ses confrères Sidney Lumet ou Arthur Penn. Un peu dédaigné en France, Schaffner a été l'objet en 1985 d'une énorme biographie aux Etats-Unis signée Erwin Kim.
 
Travis Bickle


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