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vendredi 12 avril 2019

Les Amants du Capricorne : un Hitchcock atypique en édition majeure

En DVD et Blu-ray : Dans la filmographie d'Alfred HitchcockLes Amants du Capricorne (Under Capricorn, 1949) est souvent considéré comme un film mineur. Un classement que L'Atelier d'images a décidé de balayer en proposant une édition Blu-ray, pour le coup, majeure. Et c'est peu dire qu'elle contribue à redorer la réputation de cette production atypique.


Atypique car il s'agit d'un des rares films en costumes réalisés par Sir Alfred. Tourné en Technicolor, auquel ce magnifique master rend honneur, Les Amants du Capricorne laisse présager une romance contrariée sous les Tropiques. En l'occurrence, l'Australie du début du XIXe siècle, où Charles Adare, un dandy charmeur et indolent, débarque en provenance de son Irlande natale au côté de son oncle, le nouveau gouverneur de la colonie britannique. A la recherche d'une affaire, Charles prend contact avec Samson Flusky, un propriétaire terrien bourru, dont l'épouse s'avère être une ancienne amie de Charles. Or Lady Henrietta, recluse dans un domaine dirigé par une gouvernante antipathique, est devenue dépressive et alcoolique. Charles est bien décidé à lui redonner goût à la vie.


Le spectateur peut être légitimement décontenancé par le début du film qui paraît très éloigné d'une oeuvre d'Hitchcock. Et puis, alors que l'on pénètre dans l'inquiétant domaine de Flusky, l'ambiance change. Certes, les couleurs restent éclatantes mais l'atmosphère devient pesante. La mauvaise humeur de Samson distille un sentiment d'inquiétude, exacerbé par l'attitude rigide de la gouvernante qui pratique le fouet sur trois employées de maison attifées comme des sorcières. Quant à Henrietta, elle a perdu toute décence. The Lady is a tramp ! Même le gouverneur a quitté ses beaux habits : une scène nous le présente nu dans sa baignoire, en train  de se savonner alors qu'il discute avec son neveu. Sir Alfred semble se délecter à vicier ce qui s'annonçait comme une belle romance hollywoodienne.

Cette tension latente, portée par de savants plans séquences d'une dizaine de minutes, culmine parfois jusqu'à des montées de suspense mais le cinéaste s'intéresse surtout à la psychologie des personnages et à leurs relations complexes. Au coeur du triangle Flusky-Henrietta-Charles (qui devient parfois carré avec la gouvernante), il y a un lourd secret. Une culpabilité qui ronge les protagonistes et qui est le résultat d'un choc des classes. Hitchcock pourfend en effet l'organisation de la société britannique avec d'un côté la noblesse, ses codes et son mode de vie "hors sol", et de l'autre les gens du peuple, soumis aux exigences et caprices de leurs "maîtres".

Edition majeure

Les Amants du Capricorne semble conçu comme un écrin au talent d'Ingrid Bergman. Je dois avouer que son personnage de Lady Henrietta - une grande "bourgeoise" à qui Hitch fait subir tous les affronts - comme son interprétation ne m'ont guère emballé. Dans le rôle de Charles, Michael Wilding est parfait, tout en sourire charmeur et regard malicieux. Mais ceux dont la prestation fascine, ce sont Joseph Cotten (Samson Flusky), sombre et inquiétant, et Margaret Leighton (la gouvernante), manipulatrice et vénéneuse. Deux personnages typiquement hitchcockiens. A noter également la présence de Cecil Parker, habitué des rôles de monarque ou de militaire so british et que j'ai adoré dans Tueurs de dames et Le Bouffon du roi. 

Sur le fond comme la forme, voilà de quoi surprendre les amateurs d'Hitchcock qui ne connaissent pas toute sa filmographie. Dans un des bonus du Blu-ray, François Truffaut présente le film au Ciné-club de Claude-Jean Philippe (une madeleine télévisuelle pour les plus anciens) : il indique qu'il avait beaucoup aimé Les Amants du Capricorne (qu'Hitchcock appréciait peu) à sa sortie et un peu moins en le revoyant récemment. Pour moi, c'est l'inverse. Il m'avait ennuyé lorsque je l'avais visionné ado et j'ai redécouvert ses qualités grâce à cette belle édition. D'autant que L'Atelier des images l'accompagne de nombreux suppléments qui ravissent les cinéphiles : un entretien avec Claude Chabrol (qui rappelle au passage que le vrai fan d'Hitchcock aux Cahiers, c'était lui et pas Truffaut !) mais aussi ceux entre Hitchcock et Truffaut. Entre autres. Autant de raisons de (re)voir cette oeuvre atypique.

Anderton

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