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vendredi 24 mai 2019

Le Festival de Cannes selon Emmanuel Raspiengeas (Positif)

Buzz : Lorsqu'il se rend au Festival de Cannes, Emmanuel Raspiengeas mouille le smoking deux fois plutôt qu'une. Pour l'Association française des cinémas d'art et essai et pour la revue Positif. Nous lui avons donc soumis notre Questionnaire cannois (lire les interviews des  saisons 1 à 7). Il évoque un miracle, une traversée de La Croisette hébété, un t-shirt fétiche et une Palme Kechiche.



Qu'êtes-vous venu faire à Cannes ?
Pour la 3e année consécutive, j'accompagne les Rencontres Art et Essai de Cannes 2019, organisées par l'Afcae (Association française des cinémas d'art et essai), à destination des exploitants indépendants de toute la France. Nous y projetons, 3 jours avant le début officiel du Festival, une dizaine de films issus des sélections parallèles, du Certain Regard à la Semaine de la Critique, en passant par la Quinzaine et l'Acid, pour décider lesquels seront officiellement soutenus par l'Association, sous forme d'aide à la diffusion dans les salles adhérentes. Ce qui me permet de prendre une avance non négligeable sur le programme, mais me fait commencer généralement le Festival aussi fatigué que si je l'avais déjà fini ! Et je suis également le Festival pour la revue Positif, dont je fais partie du comité de rédaction.

Combien de fois avez-vous participé au Festival ? 
J'attaque mon 8e Festival, et le 7e d'affilée. J'ai travaillé il y a quelques années à Canal +, où Michel Denisot avait eu une idée amusante : fêter son année de vie à Cannes...  26 Festivals couverts au fil de sa carrière, soit 52 semaines de présence dans la ville à la faveur de l'événement ! Depuis, j'ai fait le compte de mon côté, et je viens de boucler mes 2 mois de résidence dans ce petit port de pêche !

Qu’attendez-vous de cette édition 2019 ?
Comme chaque année, j'attends de cette édition qu'elle réédite, ou surpasse, le miracle de l'édition 2013, la plus impressionnante en terme de qualité des films présentés, où chaque jour dévoilait une Palme d'Or potentielle (Inside Llewyn Davis, Tel Père Tel Fils, The Immigrant, La Grande Bellezza, A Touch of Sin...). Sauf que la Palme était déjà indiscutable à mi-parcours, avec La Vie d'Adèle. Et pour la première fois en 6 ans, il semblerait que cette édition s'approche de cette perfection... 

Quel est votre plus grand plaisir pendant le Festival ? 
Plus que les films et la qualité de leur projection dans le Grand Théâtre Lumière, ce qui m'attache à Cannes reste la dimension de bulle coupée du monde, et l'atmosphère de village qui s'y développe durant 2 semaines qui paraissent en durer le double. On retrouve quotidiennement des amis qu'on ne voit jamais aussi souvent le reste de l'année pour se laisser aller au simple plaisir de l'enthousiasme, ou de l'engueulade (qui peut aussi être un plaisir !) autour des films, dans une émulation quotidienne qui nourrit pour de longs mois.

Qu’est-ce qui vous énerve le plus ?
Les avis idéologiques obtus à la sortie des projections, et les critiques toutes faites, prêtes à penser de certains titre de presse (coucou Libé et ta détestation pavlovienne de Ken Loach...).

Quel est votre plus beau souvenir ?
La découverte du Conte de la Princesse Kaguya, en 2014, à la Quinzaine des Réalisateurs, la constatation, une fois la lumière revenue, que mes deux amis qui m'accompagnaient à cette séance était tout autant en larmes que moi, et la traversée hébétée de la Croisette, à ne pas comprendre ce qui nous était tombé dessus. 


Qu’y a-t-il dans votre valise ?
Hormis les tombereaux d'habits pour essayer de se changer autant que possible en 15 jours et éviter de devenir l'archétype du festivalier dégageant une forte odeur de musc et de transpiration après seulement 2 jours de Festival, je m'obstine à apporter 2 à 3 livres que je me promets de feuilleter le soir ou dans les files d'attente pour m'aérer l'esprit. En 8 ans, je n'ai absolument JAMAIS trouvé le temps d'ouvrir une seule page... Mais je recommencerai ma sélection l'année prochaine !

Quel est votre truc pour tenir le coup pendant la quinzaine ?
N'étant pas un buveur de café, impossible de tenir réellement le coup durant la quinzaine. Il faut simplement connaître ses points faibles pour éviter les projections gâchées. Pour ma part, je me sais particulièrement vulnérable au sommeil de plomb lors des séances calées vers 13h ou 18h. En revanche, le matin et le soir, seul un Pedro Costa pourrait m'endormir. 

Pour quel(le) artiste redeviendriez-vous un fan de base si vous le/la croisiez sur la Croisette ?
Pour l'avoir croisé de nombreuses fois en 2013, Mads Mikkelsen dégage une gentillesse, une simplicité et une disponibilité que je n'ai jamais vu chez aucune autre star de son calibre.

Votre fête cannoise la plus délirante, c’était où et quand ?
Pas vraiment de souvenirs de fêtes cannoises décadentes à partager, donc je vais plutôt évoquer la plus délirante fête du mauvais goût à laquelle j'ai pu assister, à savoir la projection de l'inénarrable The Last Face de Sean Penn, pas seulement le pire film à jamais avoir été présenté en sélection officielle, mais possiblement LE pire film jamais réalisé tout court. C'est réellement devenu un film totem, durant la projection duquel j'ai traversé toutes les émotions possibles, de l'hilarité bruyante (Jean Reno dans le rôle du "Docteur Love"... Si vous vous posez la question, il ne s'agit pas de son surnom, mais bien du nom de famille du personnage...),  à la sidération muette (le film s'ouvre sur un carton de texte affirmant que "la violence des conflits en Afrique n'est comparable en Occident qu'à une histoire d'amour non partagée entre un homme et une femme"...) en passant par la colère froide (une scène de suicide d'enfant filmée en gros plan, au ralenti, sur fond de choeur de lamentations '"africaines" réorchestrées par Hans Zimmer, n'en jetez plus...). L'ahurissante nullité, doublé d'une réelle saloperie, du film l'a immédiatement fait entrer dans mon Panthéon personnel, au point que je m'en suis fait un t-shirt floqué de l'affiche du film sur lequel est fièrement écrit "J'y étais. Ni oubli ni pardon", que je me fais un devoir (de mémoire) de porter depuis à chaque Festival, dans des soirées où je suis régulièrement alpagué par des inconnus qui me tombent dans les bras en me disant "Moi aussi!". La boucle est bouclée, j'ai donc en partie répondu à la question posée !


Sean Penn, si tu nous lis...

Quelle est votre Palme d’or préférée ?
Plus que Palme d'Or préférée, La Vie d'Adèle est incontestablement la Palme la plus indiscutable que j'ai pu voir à Cannes, qui a couronné la sélection la plus impressionnante que j'ai pu suivre, et, plus satisfaisant encore, le palmarès le plus juste, où presque aucun des plus grands films de cette édition ne manquaient au tableau d'affichage (merci Spielberg et son jury). Je n'ai jamais retrouvé une telle sensation d'évidence. Pour l'écrasante majorité des festivaliers, la question était pliée dès le dernier mercredi, et les discussions n'ont ensuite tournées qu'autour de deux questions récurrentes : "T'as vu le Kechiche?!" et "Tu penses que ce sera quoi les autres prix?"


Quel est votre programme après le Festival ?
Lire mes 3 livres qui sont encore dans ma valise...

Suivez sur Twitter @ERaspiengeas

Anderton

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