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lundi 29 mai 2023

Armageddon Time : James Gray évoque une poignante désillusion

Armageddon Time Blu-ray CINEBLOGYWOOD

Reprendre une vie normale après quinze jours sur la Croisette ou avoir suivi assidument le Festival de Cannes à distance peut être très compliqué. Pour un retour à la vie normale en douceur, il est possible de (re)découvrir les films qui ont été présentés lors de l'édition 2022. C'est le cas d'Armageddon Time, réalisé par James Gray et désormais disponible en Blu-ray et DVD chez Universal Pictures. Le cinéaste signe une chronique douce-amère inspirée de sa jeunesse à New York.


Paul Graff est un garçon heureux. Vivre dans le Queens, dans les années 1980, c'est cool. Il découvre le hip hop avec son pote du collège Johnny, un rebelle comme lui. Tous les deux se moquent de leur prof, font l'école buissonnière et reçoivent des punitions. Sauf que Johnny est noir et que personne ne lui fait de cadeau alors que la mère de Paul n'hésite pas à intervenir auprès du directeur pour éviter le renvoi. Paul aime sa mère, craint son père taciturne et capable d'éclats de violence, se chamaille avec son grand frère mais surtout, surtout, Paul adore son grand-père : originaire d'Europe de l'Est, il lui raconte ce que c'est d'être juif et lui prodigue des conseils, l'encourageant à devenir un artiste mais aussi à intégrer une école plus prestigieuse.

C'est une tranche de (sa) vie d'une durée de quelques mois que met en scène James Gray. Une époque d'insouciance mais aussi une période charnière, celle qui fait sortir Paul de l'enfance pour le confronter à l'âpreté du monde des adultes et à son écoeurante injustice. Paul n'a pas l'impression d'être particulièrement privilégié mais il va se rendre compte qu'il bénéficie de "chances" dont Johnny est privé et que cet avantage est sans commune mesure avec celui des enfants wasp. Le rêve américain vanté par le président Reagan n'est pas permis à tous les citoyens américains. Les parents de Donald Trump, qui administrent la prestigieuse école où est envoyé Paul, s'adressent aux élèves comme à des yuppies de Wall Street. Un discours élitiste à gerber. Paul est déchiré entre son amitié pour Johnny et son obéissance aux injonctions familiales. Le voici déjà obligé de choisir.

Comme un souvenir qui s'efface

Le Queens de cette époque n'a rien à voir avec le clinquant des 80s : la lumière est automnale, crépusculaire, les couleurs un peu éteintes, comme un souvenir qui tend à s'effacer. La photo signée Darius Khondji traduit la mélancolie du cinéaste et l'ambiance douce-amère qui habite le film. Egalement scénariste, Gray à, comme à son habitude, soigné ses personnages, veillant à les doter d'une palette d'émotions nuancées. Paul est à la fois un gamin solaire et égoïste, affectueux et manipulateur ; sa mère aimante est généreuse, ouverte mais également bourrée de préjugés et prête à tout pour ses enfants. Quant au paternel, du genre taiseux et inquiétant, il peut autant laisser sa violence exploser qu'avouer vouloir tout faire pour assurer un meilleur avenir à ses fils. Seul le grand-père nous apparaît droit et totalement sincère - formidable composition d'Anthony Hopkins

Parlons-en des acteurs. Les jeunes Michael Banks Repeta (Paul) et Jaylin Webb (Johnny) sont émouvants, parvenant à exprimer à la fois la candeur et la déception, la joie de vivre et la souffrance qu'ils peinent à cacher. Anne Hathaway incarne une mère sur le fil, débordante de joie suspecte et que l'on sent prête à s'effondrer à tout moment. Jeremy Strong (Succession) pourrait sembler plus unidimensionnel dans son rôle de brute jusqu'à ce qu'il révèle avec subtilité les blessures et angoisses de son personnage. 

L'édition vidéo est bourrée de suppléments sur le tournage, les comédiens mais aussi ce quartier du Queens cher à James Gray. On le remercie d'avoir partagé un peu de sa jeunesse, dans ce poignant Armageddon Time. qui entretient avec The Fabelmans plus d'un point commun (sur la famille, la judéité...). A une différence notable : le traumatisme est surmonté chez Steven Spielberg et son avatar cinématographique par un réenchantement du monde via l'art. James Gray, qui aime à évoquer son âme russe, s'en tient à la désillusion.

Aderton


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