Dossier

mardi 11 octobre 2011

The Artist : débat en couleurs à Cineblogywood


En salles : A Cineblogywood, The Artist rend muet d'admiration (Anderton) ou de consternation (Travis Bickle). Plutôt qu'un banal "Pour/Contre", nous avons décidé de débattre par mails interposés. Voici la compil de nos courriels. A base d'arguments massues, d'attaques en dessous de la ceinture et de cinéphilie exacerbée.

Anderton : En sortant de la projection de The Artist, tu m'as dit que tu avais été très déçu. Les dialogues n'étaient pas à la hauteur ?

Travis Bickle : Oui, ils manquent d'éclat et de couleur. Et toi, séduit par la profondeur du jeu de Jean Dujardin ? Pacino ou de Niro, de la gnognotte à côté !

Anderton : 15 partout ! Mais le prix d'interprétation à Cannes est totalement mérité : Dujardin a la tête d'un acteur du muet. Il en a les expressions sans tomber dans le surjeu. Il y a beaucoup de finesse dans ce qu'il fait. Arriver à faire rire et à émouvoir, sans paroles, par un regard, un geste, c'est quand même très fort, non ? Bérénice Bejo est très bonne aussi dans ce rôle d'actrice espiègle, à la fois ambitieuse et timide. Notre collègue Marge S (qui n'a pas écrit d'article depuis un bail, d'ailleurs) pense même qu'elle aussi aurait dû être récompensée à Cannes. Je ne suis pas loin d'être d'accord avec elle, même si Dujardin reste un cran au-dessus. John Goodman en producteur à cigares et James Cromwell en chauffeur fidèle font également bonne figure. Mais je subodore que tu n'as pas été convaincu par les interprétations de Dujardin and co...



Travis Bickle : Emu par Jean Dujardin ?! C'est un très grand acteur physique, au jeu expressif, et qui excelle dans le registre de la comédie. Sur le papier, c'était l'acteur idéal. Il livre une prestation sans âme : une très bonne photocopie de Rudolph Valentino ou Douglas Fairbanks. Jamais l'émotion n'affleure dans son jeu. Seul surnage - et c'est déjà beaucoup...-  son engagement physique. De là à lui attribuer un prix à Cannes, face à Sean Penn ou Michel Piccoli, c'est un peu fort, non ? Et je persiste : j'adore Jean Dujardin - notamment dans OSS 117 et Brice de Nice, beaucoup moins quand son rôle exige un peu d'émotion, de chair, d'incarnation - zéro pointé dans Le Bruit des Glacons ou le Nicole Garcia... Quant aux seconds rôles Goodman et Cromwell, ils assurent, sans plus.
D'ailleurs, tu mets le doigt sur le problème : c'est une très belle photocopie, mais ça reste une photocopie !! Quel est l'enjeu ? Quelle nécessité impérieuse pour Hazanavicius de réaliser un film muet - pari gonflé et audacieux, certes... - si ce n'est nous faire étalage de sa culture du muet ? Autant revoir direcrtement les films dont il dit s'êrte inspiré, L'Aurore de Murnau - chroniqué ici même... - La Foule de King Vidor ou tous les Charlie Chaplin. 

Anderton : Les photocopies peuvent être parfois superbes, voire meilleures que les originaux. The Thing de John Carpenter, Scarface de Brian De Palma en attestent. Revenons-en à The Artist : il ne s'agit pas d'un remake mais d'une reconstruction. Hazanavicius ne fait pas "étalage de sa culture du muet" - tu abuses, Travis ! - mais il nous livre une déclaration d'amour pour une période glorieuse du 7e art. Tout passait alors par l'image et les metteurs en scène devaient redoubler d'inventivité pour faire passer leurs idées et les émotions. Hazanavicius dépeint également les débuts d'Hollywood à l'époque des pionniers et il en profite pour rappeler qu'aller voir un film était une expérience collective. On allait au cinéma comme au spectacle. Pour autant pas de nostalgie. Juste beaucoup de tendresse. Personnellement, je pense que The Artist va donner envie de (re)découvrir les chefs-d'oeuvre du muet que tu as évoqués. 
Et les références du réalisateur ne s'arrêtent pas au muet. Les dix dernières minutes du film se déroulent sur la somptueuse composition de Bernard Hermann pour Sueurs Froides (Vertigo) d'Alfred Hitchcock. Ce crescendo de violons ! Je sais que tu n'es pas fan de Sir Alfred mais moi qui en suis un, j'ai été pris aux tripes.
Tiens, justement, parlons de l'expérience même de la vision du film en salles. Je n'avais jamais vu un film muet sur grand écran, en public. Et les moments de silence absolu, sans musique, sont très étonnants. Encore faut-il compter sur un public qui ne mange pas de popcorn ou ne chuchotte pas. J'ai trouvé ça très nouveau. Bon, toi, tu as déjà dû connaître ça. C'était comment la première projo de L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat

TravisBickle : Alors là, Anderton, on va se fâcher !! Passe encore que tu veuilles me faire passer pour un vieux croûton passéiste  de plus de 100 ans ; passe également que ton goût pour Hitchcock t'aveugle au point de le voir jusque dans...The Artist, au hasard ! Ce n'est pas parce qu'il y a du violon qu'il s'agit systématiquement d'un hommage à Bernard Herrmann ;-) Au demeurant, très belle musique... et dont j'ai cru comprendre que Hazanavicius souhaiterait qu'elle soit jouée en live par un orchestre devant un écran projetant le film.
Mais, Anderton, de là à mettre dans le même panier Scarface de De Palma, The Thing de Carpenter et The Artist.... Les deux premiers sont des relectures, des remakes, transcendés par une vision et un scénario. The Artist n'est pas un remake : c'est une compil, un best of, les meilleurs moments du muet en 1h30 !! Le muet pour les nuls !
Bref, tu me forces finalement à dire du mal d'un film qui fait honnêtement son boulot, ni plus ni moins : de la belle ouvrage, mais sans âme ni émotion. Refaire du muet en 2011, oui, pourquoi pas ! Les Coen dans le dernier 1/4 d'heure de True Grit lui rendent un magnifique hommage : 15 minutes de silence poétique à l'état brut, qui nous ramènent à la force primitive des images du muet. Et là, dans la salle, silence absolu, gorges nouées, yeux embués, popcorn ou pas ! Et puis, Hazanavicius, son vrai talent, il est dans le pastiche, le second degré - d'où les réussites totales des OSS 117 ou de La Classe américaine. Pourquoi n'a-t-il pas suivi l'exemple de Mel Brooks avec La dernière folie ? Son truc, c'est plutôt Chaplin que Murnau !

Vous savez, quoi, amis lecteurs, on ne va pas trancher. Allez vous faire votre propre opinion dans les salles obscures. Et vive le cinéma !
Anderton et Travis Bickle
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