Dossier

lundi 13 février 2017

Oscars 2017 : La La Land vs Moonlight - Quel est le meilleur de film de l’année ?

En salle : Qui n’a pas entendu parler de La La Land ou Moonlight ces dernières semaines ? Si les deux films concourent respectivement à hauteur de 14 et 8 nominations pour les prochains Oscars, le battage médiatique a cependant été plus massif autour de La La Land, vendu dès le départ comme "le meilleur film de l’année" (la preuve, c’est écrit en très très gros sur l’affiche).


En attendant le verdict, on peut décemment se poser la question soulevée avec humour par le récent sketch du Saturday Night Live : peut-on dire que le film n’est pas si incroyable que cela, voire survendu – le comique Aziz Ansari en fait les frais dans la vidéo – sans que la horde hystérique de ses fans ne nous tombe dessus ? Et donc ouvertement lui préférer Moonlight ? Retour en quelques lignes et en images sur les deux films.
 




Dix contre un
 
Donné grand favori des Oscars, La La Land, une comédie / drame / comédie musicale de Damien Chazelle, réalisateur de Whiplash, réunit une nouvelle fois à l’écran Ryan Gosling et Emma Stone, les éternelles belles gueules bankable. Le pitch ? A L.A, Emma Stone, aspirante actrice, rêve de gloire et de grands rôles tout en courant les castings entre deux shifts au café des studios Warner. Ryan Gosling incarne quant à lui un talentueux pianiste de jazz un peu caractériel, cantonné à jouer des banalités pour un public inattentif dans les piano-bars. Et ce alors qu’il rêve d’ouvrir son propre club et de jouer ad lib ses compositions de free jazz...

Moonlight, au parcours plus discret en France mais tout-de-même produit par Brad Pitt, déjà derrière 12 Years a Slave (l’homme a du nez pour dénicher les pépites), rassemble un casting talentueux mais peu connu, hormis Naomie Harris (Skyfall, Mandela). Elle y interprète la mère accro au crack de Chiron, petit garçon déjà malmené par ses camarades et qui tente malgré tout de trouver sa place. Ce qui n’est pas chose aisée dans un quartier difficile de la banlieue de Miami, en proie à la violence et au trafic de drogue. La caméra suit Chiron dans un triptyque, de l’enfance à l’âge adulte.

Plus de 1.300.000 entrées plus tard, La La Land fait 10 fois plus d’entrées que Moonlight dans l’Hexagone. Combat inégal de prime abord, ne serait-ce qu’au vu de son sujet, tout du moins au box-office. Car sur Rotten Tomatoes, référence critique pour évaluer les films, Moonlight est bel et bien devant La La Land, de l’avis des critiques et du public.
 
Oscars 2017 : qui mérite de gagner ?
 
Catégories Meilleur réalisateur et Meilleur film

Académique, léchée, c’est ainsi que l’on pourrait qualifier la réalisation de Damien Chazelle. La caméra virevolte littéralement au gré des entrechats de nos personnages. Mais on est moins séduits par la direction d’acteurs. Ryan Gosling reste un peu figé et contrit malgré une aisance bluffante au piano et Emma Stone est parfois agaçante à force de mimiques, et pas toujours dans le ton. Même impression pour le reste du casting dont l’interprétation reste dans l’ensemble assez anecdotique. Chazelle aurait-il négligé le jeu au profit d’une image de carte postale et de numéros de danse et de chant millimétrés ?

Les comparaisons sont nombreuses, on parle de Jacques Demy, de Chantons sous la pluie... Mais faire ouvertement des clins d’œil à telle ou telle œuvre suffit-il à justifier l’intérêt de certaines scènes ou la valeur d’un film ? Non, vraiment pas, même si l’intention est louable. On est loin de Funny Face (Drôle de frimousse), avec Fred Astaire et Audrey Hepburn, ou du Danseur du dessus. Et plus proches d’un Grease. Avec un fond plus intéressant tout-de-même. C’est sans doute ce qui prévaut dans La La Land, cette quête éternelle de succès, ce qu’elle fait ou défait à travers le prisme du rêve hollywoodien. Sauf qu’encore une fois, n’est pas A Star is Born qui veut !

"Mais pourquoi un mauvais film aurait gagné 7 Golden Globes ?!!", demande l’inspectrice hystérique lors de l’interrogatoire. Sans être un mauvais film, La La Land n’est juste pas LE meilleur film de l’année. C’est un film calibré pour les Oscars, pour un certain public, agréable sans être incroyable. Un film sur Hollywood qui se regarde le nombril. "Mais alors, qu’est-ce que tu aimes si tu n’aimes pas La La Land ??!!" : "Moonlight !".

 
La caméra virtuose de Barry Jenkins, le réalisateur, impressionne. Il aime ses acteurs, va au plus près d’eux, de leurs émotions sans voyeurisme, sait traduire le vertige de certaines scènes dans des mouvements de caméra intelligents. La direction d’acteurs est exemplaire, une prouesse quand on sait que Naomie Harris a dû tourner toutes ses scènes en deux jours. On ne va pas voir Moonlight pour son casting donc, ni nécessairement pour ou du fait de son sujet, ou par bonne conscience - c’est un faux débat - mais sur une promesse, distillée dans une bande-annonce sublime, qui s’ouvre sur une question : "Qui es-tu, Chiron ?"
 


Le film n’est pas mystique, larmoyant, accusateur ou culpabilisant. C’est un film sur un parcours, un destin, celui de Chiron, fruit de ses rencontres, de son vécu, de ses repères d’enfant, et c’est aussi un film sur l’homosexualité. Barry Jenkins aurait pu se casser les dents sur un tel sujet, il le traite avec brio. On plonge littéralement avec Chiron dans le tourbillon de sa vie, on est derrière son épaule, avec lui dans ses moments de peur, de doute. Moonlight n‘est pas un film mutique, mais avec cependant peu de dialogues. Un film puissant où l’image dévore tout. On est dans le ressenti, les personnages parlent peu parce qu’ils sont sans cesse sur le qui-vive, et donc le repli sur soi, la méfiance. Ou même parce-qu’ils n’ont pas grand chose à se dire, ou n’arrivent pas à dire les choses. Mais où l’on se prend un destin en pleine figure. Un film qui reste, qui hante.
 
Gagnant ? : Moonlight, sans hésitation. Oublions la polémique du #OscarsSoWhite de l’année dernière qui pourrait laisser penser que ces nominations ne sont pas justifiées. Le film mérite sa place aux Oscars, tout simplement.


Catégorie Meilleure photo

Dans La La Land, l’image est plutôt jolie, les plans bien cadrés, Los Angeles "pimpée", pimpante et colorée. Le défi de Moonlight ? Magnifier la banalité d’un appartement miteux, d’un quartier ravagé par la drogue, éclairer une scène de nuit sur une plage... Le directeur photo excelle, la lumière est sublime. La La Land est esthétiquement joli, Moonlight est d’une beauté saisissante.

Gagnant ? : Moonlight
 
Catégorie Meilleure musique
 
C’est la seule catégorie pour laquelle les deux films sont au coude à coude. D’un côté, le City of Stars de Gosling et le thême récurrent joué au piano pour Emma Stone. De l’autre pour Moonlight, le violon de Nicholas Britell, compositeur américain qui a déjà fait ses preuves sur 12 Years A Slave, Free State of Jones ou Le casse du siècle. Et qui étrangement est un des co-producteurs de Whiplash ! The Middle of the World, que l’on peut déjà entendre dans la bande-annonce de Moonlight est une de ses compositions. On pense à Max Richter, autre compositeur très talentueux (Shutter Island, Premier Contact, Black Mirror).

Gagnant ? : La La Land et Moonlight ex æquo.
 
Alors que les Bafta ont récompensé Ken Loach hier soir dans la catégorie Meilleur film britannique pour I, Daniel Blake, on peut espérer que l’académie des Oscars et Hollywood récompense Moonlight, montrant ainsi une certaine ouverture. Encore une fois pas dans l’idée d’un message politique fort, mais pour récompenser un film qui montre sans aucune velléité de jugement la réalité de l’Amérique d’aujourd’hui et de ses laissés pour compte à travers un destin poignant.

Réponse le 26 février prochain.
 
Joanna Wallace
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