mardi 7 février 2017

Silence : au cœur des ténèbres de Martin Scorsese

En salles : Trois ans après Le Loup de Wall Street, sa fresque débauchée sur le monde débridé de la finance, Martin Scorsese revient à ses premières amours et sa veine mystique, d’un abord plus austère. Avec Silence, il approfondit des thématiques déjà bien ancrées dans son œuvre tout en leur apportant un nouvel éclairage, un nouvel écrin, voire un point final. Au-delà de ses époustouflantes qualités plastiques, Silence doit être vu pour cela, ainsi que pour son étrange résonance avec l’actualité. Et dont la portée universelle place ce film parmi les plus importants du cinéaste.




Une adaptation serpent de mer

Tirée du roman de l’écrivain japonais Shusaku Endo, Silence a été découvert par Martin Scorsese en 1989 pendant le tournage de Dreams, d’Akira Kurosawa, sur les conseils de l’archevêque de New York au moment de la sortie de La Dernière tentation du Christ. Objet de nombreuses adaptations et réécritures depuis avec Jay Cocks – avec lequel il avait signé le scénario du Temps de l’Innocence – Silence fait partie de ces très nombreux projets que traîne le cinéaste. Trente ans après, voici donc une de ses œuvres les plus personnelles, dont la gestation a été marquée par de nombreuses réécritures, les réticences de ses producteurs, et le décès de ses parents...

Cathédrale

Silence s’inscrit dans la veine mystique – voire christique - du cinéaste. Plus abouti et mature que La Dernière tentation du Christ, moins ostentatoire et ampoulé que Kundun, Silence est à la veine mystique de Scorsese ce que Casino était à sa veine mafieuse : une somme, une cathédrale, un point final. C’est dire l’importance qu’il revêt.



Triple défi

Cinéaste de la rue, de la ville et des effets, Martin Scorsese semble s’être relevé un triple défi. Premier d’entre eux : filmer le Japon rural du XVIIe siècle, sans effets ostentatoires, se contentant du cadre naturel de Nagasaki et Goto, reconstitués à Taïwan. Cadre inédit pour Scorsese, donc, qui se double d’une intrigue au fil ténu mais qui maintient l’attention du spectateur tout au long de ces 2h40. L’action se déroule XVIIe siècle ; deux prêtres jésuites portugais Rodrigues et Garupe (Andrew Garfield et Adam Driver) se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira (Liam Neeson), disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Entrés clandestinement, leur périple confrontera leur foi aux pires épreuves de la lutte entre les religions, entre le spirituel et le temporel, le catholicisme et le bouddhisme, à l’époque de shogunat.

Des débats théologiques d’une brûlante actualité

Deuxième défi : filmer les débats théologiques. Si Scorsese ne peut éviter quelques champs-contre-champs rébarbatifs et rhétoriques, il s’appuie sur une structure narrative à la Apocalypse now – ou plutôt Joseph Conrad – pour narrer cette quête humaine qui se double d’un voyage initiatique. Et maintenir une tension narrative qui captive l’attention du spectateur. Au fur et à mesure que les deux prêtres jésuites s’avancent dans les terres hostiles japonaises, ils se trouvent confrontés à toute une série de dilemmes, propres à Scorsese depuis ses premiers films : apostasier, est-ce renoncer ou trahir son engagement initial ? Comment rester fidèle à ses idéaux tout en s’adaptant ? Peut-on renoncer à sa foi par amour du genre humain ? Sauver les autres ou se sauver ? Le silence de Dieu doit-il être combattu ? Autant de questions présentes dans le livre et qui résonnent aujourd’hui de la manière la plus brûlante : inquisitions, persécutions religieuses, supplices, guerres de religions nous ramènent à une actualité liée à Daech, au retour des croisades et au terrorisme religieux. Hors de question pour Scorsese de procéder au moindre prosélytisme, bien au contraire. Seul compte le dialogue des cultures, la reconnaissance des uns par les autre de nos différences pour mieux s’accepter.

Jamais vu chez Scorsese

Défi cinématographique, ensuite. Silence ne ressemble en rien à ce qu’a pu réaliser Marty auparavant. Le voir à 74 ans s’emparer d’un cadre aussi rugueux et majestueux que celui de mers déchaînées, de forêts obscures ou de petits matins dans la brume au milieu des montagnes a quelque chose de réjouissant. A l’instar de son sublime premier plan – un brouillard épais d’où jaillissent peu à peu des silhouettes improbables – qui donne le ton.  Scorsese, aidé en cela par son chef op Rodrigo Prieto, et son designer Dante Ferretti, fait preuve d’un formalisme jusque-là inédit dans son œuvre, qui reflète la tempête qui règne sous les crânes de nos deux protagonistes. Quant à la musique, austère, elle épouse les tourments des prêtres face au bouddhisme dominant. Et face à une civilisation japonaise qui se montre hermétique au christianisme. 

Défi narratif

Enfin, défi narratif. Pour relater cette prise de conscience, il fallait confronter les points de vue. Et c’est là qu’on retrouve le brio narratif du cinéaste, à l’œuvre notamment dans l’un des tics chers à Scorsese : l’utilisation de la voix off – ou plutôt l’entremêlement de trois voix off, celles du prêtre disparu - Liam Neeson ; puis celle d’un des deux enquêteurs - Andrew Garfield ; enfin celle d’un commerçant hollandais, témoin des derniers jours du protagoniste principal, qui permet à Scorsese de réaliser un des actes finaux les plus bouleversants de sa filmographie.

Influences

Bien évidemment, impossible de passer sous silence les influences qui travaillent tout au long du film : Kurosawa, pour son sens épique ; Bergman, par la communauté de préoccupations, et par le titre, Silence, qui rappelle Le Silence du maître suédois ; enfin, de manière plus inattendue, impossible de ne pas penser à Miklos Jancso et aux Sans Espoirs, dans sa manière de chorégraphier l’espace clos de la prison dans laquelle est enfermé padre Rodrigues.

Quelques menus défauts

Alors, certes, le film n’est pas exempt de défauts – sa durée, l’intensité des débats et de ces destinées auraient gagné à être davantage ramassée ; certains supplices, par trop répétitifs, font too much ; des seconds rôles pas toujours à la hauteur de l’enjeu, notamment l’Inquisiteur japonais, à la limite de la caricature ; d’autres, sacrifiés – je pense à Adam Driver. Il n’en reste pas moins que Silence - titre ô combien ironique pour un cinéaste aussi volubile ! – constitue une pierre capitale dans l’édification de la cathédrale scorsésienne, dans laquelle on peut venir se recueillir sans hésiter, en tant que cinéphile, que l’on croie au Ciel ou pas.

Travis Bickle

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