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jeudi 23 février 2017

Thierry Frémaux : « Je déteste les majoritaires qui se font passer pour des minoritaires »

A lire : Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, a publié son journal, Sélection officielle, un an dans les entrailles du Festival, de mai 2015 à mai 2016. Très peu de révélations ou d’anecdotes croustillantes, juste une immense déclaration d’amour au Festival, à ceux qui le font vivre, et à son métier, atypique et rare, qui l’amène à visionner jusqu’à 6 films par jour en rythme de croisière ! Le rêve de tout cinéphile. Retour sur son intervention le lundi 6 février aux Fauvettes, interviewé par Jean-Pierre Lavoignat.


Jean-Pierre Lavoignat : Comment est né ce livre ?
Thierry Frémaux :
On écrit beaucoup sur le Festival de Cannes. J’aurais adoré lire ce livre si Gilles Jacob l’avait écrit il y a 30 ans quand il commençait ou si Robert Favre-Lebret l’avait écrit dans les années 50. En 1958, Favre-Lebret a piqué son accréditation à François Truffaut, parce que ce dernier avait été très méchant contre certains films du Festival. Si je faisais ça aujourd’hui... ! Truffaut revient un an plus tard à Cannes, mais comme réalisateur avec Les 400 coups. J’aimerais bien pouvoir dire un jour à un critique : "Je vous retire votre accréditation si vous revenez l’année prochaine avec un film du niveau des 400 coups l’an prochain !" On m’a dit que le livre était très people. Si j’étais paysan, je parlerais du père Joseph ou du vieux Claude. Or là, ce sont des gens connus, c’est tout. Mais ce n’est pas un livre people, car ce sont des gens au travail.

Le livre dit beaucoup sur la relation que les artistes ont vis-à-vis de Cannes : Nicole Kidman, Monica Bellucci. Mais aussi vis-à-vis de vous !
Mais je ne suis pas copain avec tout le monde ! S’il y a une chose qui m’exaspère le plus dans la vie, c’est l’image qu’on se fait des gens, dans laquelle on les maintient, parfois pour toujours. Quand Monica Bellucci m’envoie un texto, c’est pour évoquer son projet de film sur Lola Alvarez Bravo, une flamboyante photographe mexicaine des années 20. On est aux antipodes de son image ! C’est pour cela que je défends aussi Lelouch. Je ne suis pas critique de cinéma. A un moment, il était de bon ton de se moquer de Lelouch, Chabada, etc. Il a fait 50 films. Tous ne sont pas réussis, mais je ne connais aucun cinéaste, sauf Charles Laughton, qui ait réussi tous ses films. Comme cinéphile, je n’aime pas l’idée qu’il faille attendre 20 ou 30 ans pour sacraliser les gens. Dans le monde contemporain, on obéit aux clichés sur les gens. Même si Gabin revient, à un moment, il ne fallait plus parler de Gabin.

Il vaut mieux préférer un cinéma sentimental que quelque chose d’orthodoxe...
Il se passe un truc propre à la France. Le Figaro a allumé le livre, car il serait trop gentil. La presse, ce sont des amis. Je l’aime bien, donc, je la châtie bien. François Truffaut, qui en tant que critique a détruit le cinéma français, a inventé des querelles, est mort jeune. S’il avait vécu plus longtemps, il aurait reconstruit ce qu’il avait détruit.

Il avait d’ailleurs commencé...
Oui, c’est vrai. Et Godard, qui s’est beaucoup querellé, ne l’a plus jamais appelé que François. J’aime bien l’idée qu’on puisse se disputer, mais pour un truc qu’on aime de la même manière. C’est bien, de se disputer ! Or en France, il y a une sorte de catéchisme, d’histoire sainte. On vient de publier chez Actes Sud un ouvrage sur Jean Eustache. J’aime bien Jean Eustache, mais on reste là dans quelque chose de germanopratin ! Ce que Truffaut a dit il y a 60 ans  est encore considéré comme vrai. Comme à la Cinémathèque française où on dit encore "Comme disait Henri", comme si Henri Langlois était toujours en vie ! Dans la vie, je ne déteste pas les minoritaires, je ne déteste pas les majoritaires, je déteste les majoritaires qui se font passer pour des minoritaires.

Cannes, ce n’est pas vraiment le cas...
A Cannes, on se fait allumer sur l’idée qu’on montre des films chiants et élitistes. Des films que j’appelle devant la presse "des films à structure narrative lente". Le modèle européen et hollywoodien du film d’une heure trente avec une histoire et un suspense, pourquoi est-il devenu un modèle dominant ? La musique asiatique, ce n’est pas comme une chanson de Springsteen ! Pourquoi ça ne pourrait pas être pareil pour le cinéma ?! Apichatpong Weerasethakul, par exemple, fait un cinéma thaïlandais différent, lié à la nature, au silence, au temps, qui n’est pas le même cinéma que celui de Jean-Marie Poiré. Chacun a le droit d’exister. Chacun a le droit d’aimer l’un ou l’autre, l’un et l’autre aussi. Je ne vois pas en quoi il est plus noble ou plus légitime d’aimer ceci ou cela. Je livre très rarement mes goûts, même à Cannes. Il m’arrive de sélectionner des films qui ne sont pas mon truc. Il m’arrive de ne pas sélectionner des films que j’aime, mais dont je pense qu’ils n’ont pas leur place à Cannes. Entre Apichatpong Weerasethakul et George Clooney, je prendrai pour Cannes Apichatpong Weerasethakul parce qu’il a besoin de Cannes, pas les blockbusters américains.

En fait, vous prendriez les deux !!
Oui, en fait ! A l’institut Lumière, on a été les premiers à réhabiliter Georges Lautner, il y a 25 ans. Avant l’hommage, il m’appelle pour être sûr, car on ne l’invitait jamais dans de tels lieux. Je lui dis que Les Tontons flingueurs, c’est un bon film, bien écrit, bien joué, bien éclairé, bien réalisé. On est devenu très copains par la suite. Je ne dis pas que tous les films de Georges Lautner sont bons ! Mais le but de Lautner, c’était de toucher le public. Comme John Lasseter : en France, Pixar est toujours supposément mieux ou plus intelligent que Dreamworks. Mais lui ne l’est pas plus ! Il me dit : "Chaque fois que je viens en France, on me pose des questions que je ne comprends pas ! Moi, je suis né à Hollywood, je veux juste distraire les gens".. C’est dans sa culture, et c’est aussi un génie. Autre exemple : Lanzmann et Spielberg. Spielberg m’a confié qu’il avait beaucoup appris des remarques que lui avait faites Claude Lanzmann sur La Liste de Schindler. J’étais du côté de Lanzmann. On ne peut pas faire de spectacle à propos de l’Holocauste – du moins, il faut faire attention à la manière de le représenter. Spielberg m’a dit : "Je suis de Hollywood, j’ai fait du spectacle, Lanzmann a raison : je n’aurais pas dû faire la scène de la douche, je n’aurais pas dû filmer la petite fille en rouge, car c’était faire du spectacle avec un sujet qui ne devait pas être traité comme ça". C’est passionnant de les voir s’entendre. Et Lanzmann est très admiratif de Spielberg, de ce que lui, Lanzmann, ne sait pas faire. Comme ce sont des amis, qui voient beaucoup de films, on peut les faire parler ensemble.

On a le nom du président, Pedro Almodovar. Et la sélection ? Dans le livre, à la date du 12 février 2016, il y a déjà un ou deux films sélectionnés...
Je vous le confirme : il y en a déjà un ou deux !

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Travis Bickle

Sélection officielle : le croisé fend l'armure
Comme l'ami Travis Bickle, j'ai dévoré Sélection officielle, publié chez Grasset. Je connaissais mal Thierry Frémaux : il me donnait l'image d'un passionné entièrement dans la retenue. Avec un petit côté sévère, limite pète-sec. Un croisé du 7e art qui défend bec et ongles les artistes et les films qu'il sélectionne sans chercher à arrondir les angles. Une sorte de moine-soldat des salles obscures. Autant de préjugés que le délégué général du Festival fait voler en éclat en même temps qu'il fend l'armure. Jour après jour, de la remise de la Palme d'or 2015 à celle de 2016, il explique son métier, raconte sa vie, justifie ses choix, évoque ses emballements (cinématographiques, musicaux, littéraires). Fait part de ses doutes également.
Born To Run
Frémaux est un homme pressé (on ne lui souhaite pas la même fin que le personnage incarné par Alain Delon dans le film du même nom) : quand il ne s'envole pas pour un Festival en Roumanie ou à Buenos Aires, il file à vélo dans les rues de Paris et enchaîne les aller-retours entre la capitale de la France et celle des Gaules. Citoyen du monde, amateur de tous les cinémas, l'homme est profondément attaché à sa terre et à la ville où est née l'invention des frères Lumière. Il leur consacre de très belles pages. Comme à Bruce Springsteen (son idole) ou aux cinéastes, producteurs et artistes qu'il croise, fréquente et parfois admire. Le namedropping qu'on lui reproche ne s'arrête pas aux people : il cite nombre de ses collaborateurs cannois et lyonnais, ne manquant jamais l'occasion de rendre hommage à leur travail de l'ombre. Il ne cache rien de son entente avec Pierre Lescure, ni de son respect (non sans quelques coups de griffe) pour Gilles Jacob. Il égratigne la presse, réhabilite les critiques.
L'homme reste plus discret sur sa vie privée et c'est bien ainsi. Au fil des pages, il se livre par petites touches : l'hyperactif qui joue toujours collectif se révèle être un solitaire contrarié. La bonne chère, les amitiés fidèles n'empêchent pas une certaine saudade. Passionnante, sa description de l'organisation du Festival de Cannes et du Festival Lumière. Deux approches du cinéma dont le lecteur cinéphile découvre les enjeux et savoure les compte-rendus. Sélection officielle est un pavé qui, contrairement à ceux de Paris-Roubaix, se descend à toute vitesse, le sourire aux lèvres. Merci à toi, Thierry, camarade des salles obscures, compère cinéphage, de nous avoir partagé ton amour du cinéma. On referme ton livre avec la double envie de te payer un coup pour parler cinoche et de revoir des films en boucle. Anderton

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