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mardi 17 septembre 2019

Un Jour de pluie à New York : bain de jouvence !

En salle (le 18 septembre) : Mis au placard par son producteur Amazon Studio pour des raisons purement extra-cinématographiques, Un Jour de pluie à New York sort en France 18 mois après sa réalisation. Et c’est un petit miracle, un véritable bain de jouvence pour le Woody Allen désormais âgé de 83 ans. Dont la longévité et la richesse du parcours résonne plus d’une fois avec celui d’un Clint Eastwood, à même de livrer régulièrement de sublimes variations sur des thématiques récurrentes et de plus en plus intimes. Virtuosité de l’écriture et de la réalisation, admirable jeu avec la lumière, direction d’acteurs hors pair : tels sont les ingrédients de cette énième réussite du cinéaste, qui s’offre là un véritable bain de jouvence. Explications.



Retour à New York
En revenant sur ses terres cinématographiques de prédilection - New York et Manhattan - qu’il n’avait pas filmées depuis dix ans dans Whatever works (Cafe Society ne s’y passait qu’à mi-temps), Woody Allen retrouve ses marques : ville-monde dans laquelle évoluent ses personnages, New York tient lieu de personnage à part entière, une toile de fond qui permet à ses personnages de déambuler, physiquement, psychologiquement et existentiellement, le temps d’un week-end, ensoleillé puis pluvieux. Tribecca, le Plaza, Central Park n’ont décidément jamais eu autant d’attraits que sous la caméra du cinéaste de Manhattan ou Stardust Memories.

Sfumato automnal
D’autant qu’il est accompagné à la lumière pour la 4e fois consécutive par Vittorio Storaro, le chef op mythique de Bertolucci – Le Dernier tango à Paris, Le Conformiste, 1900 – et de Coppola – Apocalypse Now, Coup de cœur. Après leur sublime travail sur les couleurs qui variaient en fonction des émotions de son personnage principal dans le magnifique Wonder Wheel, Storaro et Allen s’appuient sur une double palette pour colorer la trajectoire des deux héros, romantique et surannées pour Timothée Chalamet ; simple et naturaliste pour Elle Fanning. La lumière de Storaro - principalement dorée, mélancolique, automnale – teinte ainsi d’un sfumato italien et mélancolique le décor new yorkais, où brillent les derniers éclats d’un marivaudage triste, mais gai.


Tchekov à Central Park
On ne louera jamais assez le brio de l’écriture de Woody Allen. Bien sûr, de nombreuses et réjouissantes punchlines parsèment les dialogues et s’en prennent pêle-mêle aux bar mitsvah, aux journalistes, aux républicains ou aux apprenties cinéphiles. Mais signalons ici sa science du scénario : à partir d’une ligne claire – un week-end romantique à New York –, Allen parvient à livrer un scénario d’une densité et d’une complexité aussi folles que, disons, le Scorsese d’After Hours ! Résultat : ce week-end, qui tourne à la catastrophe, se transforme en marivaudage romantique et mélancolique, en récit initiatique sur un jeune couple en proie aux questionnements amoureux, professionnels et existentiels. Mine de rien, son récit en dit beaucoup sur le déclassement, les secrets de famille, la nécessité de suivre son cœur plutôt que la raison, fût-elle gouvernée par l’argent et la carrière ! comme si Tchekov s’invitait à Central Park. Et c’est magique...

Sauvé des eaux
D’accord, tout le sel du cinéma de Woody Allen se trouve bel et bien présent : la musique jazzy, la voix off, la typographie du générique, les punchlines, les questionnements existentiels. Mais il n’y a que lui pour les maîtriser à ce point ! Ce qu’on appelle un style. Et dont il offre de magnifiques variations. Exemple : la fameuse pluie qui s’abat sur ce week-end. Elle rappelle aussi bien le premier baiser fougueux entre Scarlett Johansson et Jonathan Rhys-Meyers dans Match Point que celui échangé un soir d’orage par Colin Firth et Emma Stone dans Magic in the Moonlight, ou la pluie d’orage qui s’abat sur Central Park dans Manhattan ! Elle apporte ici une dimension empreinte de sensualité – premier baiser - de tristesse – la fin d’une liaison – et d’optimisme – la perspective d’un destin heureux. Occasion de rappeler aussi combien la caméra de Woody Allen se fait virtuose, au travers de longs plans séquences, qui s’insinuent avec fluidité dans les rues, palaces et lofts new-yorkais.

Cure de jouvence
Enfin, Woody Allen confirme ici son talent de directeur d’acteurs. Scarlett Johansson, Kate Winslet ou Cate Blanchett n’ont jamais été aussi excellentes que sous son regard. Pareil pour Martin Landau, John Cusack ou Colin Farrell, côté masculin. Il s’offre ici une véritable cure de jouvence. Le jeune prodige Timothée Chalamet trouve là son meilleur rôle, en dandy étranger à son époque, féru de jazz et de films classiques, lourdement baptisé Gatsby Welles ( !) ; Elle Fanning, pétillante et carriériste, étincelle dans le rôle de cette héroïne à la Jane Austen, qui devra arbitrer entre raisons et sentiments ; enfin, Selena Gomez, davantage habituée aux plateaux de Disney Channel et des Grammy Awards fait ici une entrée remarquable dans l’univers du cinéaste new-yorkais, dans un rôle sarcastique et in fine, déterminant. 
Comme toujours, on prend plaisir à découvrir des acteurs renommés venus pour le plaisir incarner de réjouissants seconds rôles – Jude Law, Diego Luna, Liev Schreiber. Enfin, comme souvent chez Allen, c’est l’occasion de découvrir de nouveaux visages – à l’instar de Geraldine Page ou Maureen Stapleton. Ici, mention spéciale à la magistrale Cherry Jones, dans le rôle de la mère du héros, qui en pas plus de 5 minutes s’imprime durablement dans le souvenir des spectateurs.. Actrice de théâtre très réputée aux Etats-Unis, elle a déjà été vue sur le petit écran dans 24 Heures chrono ou The Handmaid’s tale.

Travis Bickle

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