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mardi 5 novembre 2013

Inside Llewyn Davis : like a rolling beautiful loser


En salles : Dis donc, encore un film des frères Coen ? Oui, c'est leur 17e film en un peu moins de 30 ans de carrière. Une belle moyenne ! Avec un paquet de chefs-d'oeuvre – Miller's Crossing, No Country for old men, Barton Fink, Fargo, The Barber, A serious man - de films cultes – The Big Lebowski, Arizona Junior, Sang pour sang – des hommages aux classiques – O Brother, True Grit, Le Grand Saut – et quelques baisses de tension – Burn after reading, Intolérable cruauté, LadyKillers

Tous ont plusieurs points communs : des scénarios originaux (à quelques exceptions près), une propension à disséquer l'Americana sous tous ses aspects (sociologiques, culturels, cinématographiques, géographiques....). Et la volonté de plonger leur héros dans une quête existentielle aux confins de l'absurde. D'où des structures cycliques, des situations qui reviennent au même point, des variations sur le même thème.

Un peu toujours le même film, donc ? Oui et non, comme leurs scénarios ! C'est vrai jusqu'à No Country for Old men. En adaptant Cormac Mc Carthy, ils ont pris un tournant plus autobiographique et  plus léger, tout en restant d'indécrottables zélateurs de l'absurde. Comme en témoigne Inside Llewyn Davis.

 

C'est un peu un biopic ? Non, ce n'est pas un biopic à la Ray ou ou à la Walk the line. Ni même un hommage respectueux à la Honky Tonk Man. Ici, pas d'ascension, pas de déclin, de chute ou de rédemption. Juste 10 jours dans la vie d'un beautiful loser sans qualité, sauf une : celle de n'être jamais là où il le faut, quand il le faut. Toutefois, le scénario s'inspire clairement des mémoires d'un chanteur folk mort en 2002, Dave Van Ronk, héraut de Greenwich Village des années 60 et passé depuis dans l'oubli, et de celles de son double Bob Dylan. Retressé par les
frères Coen, ce biopic redevient une quête existentielle tristement drôle, où le hasard et l'absurde viennent contre-carrer les plans de son protagoniste, le Gallois Llewyn Davis.

Est-ce à dire qu'on retrouve la patte satirique et absurde des Coen période Barton Fink ? Sur le papier, oui : même souci du détail, même souci de la reconstitution historique, même imprégnation quasi-sociologique dans le milieu culturel de l'époque – en l'occurrence, la bohème musicale de Greenwich du début des années 60. Mais à la différence de Barton Fink, personnage écrasé par les méandres labyrinthiques des maisons de production hollywoodiennes et par l'impuissance créatrice, Llewyn Davis est au contraire un personnage auquel les Coen s'attachent, malgré toutes les tracasseries qu'ils lui font subir. A partir d'un véritable modèle, ils ont créé un personnage pas toujours aimable, souvent déboussolé, constamment racheté par son talent. Marquant par sa couardise, par son côté velléitaire, mais aussi par son génie et sa volonté de s'en sortir. Dans la famille Coen, ce serait le cousin de Barton Fink et de A Serious man.

La musique, c'est pourtant un sujet déjà traité dans O'Brother ?! Oui, mais il s'agissait des racines du blues, la figure de Robert Johnson y étant métaphoriquement centrale. Là, les Coen traitent du folk. Une semaine durant, ce sont les mésaventures de Llewyn, de New-York à Chicago aller-retour qui sont racontées. Mais attention, hein ! Pas de mythologie, ici ! C'est la déconstruction d'un mythe à laquelle on assiste, celui d'une bohème dorée. D'où l'image grise, poisseuse, à la limite du noir et blanc – magnifique travail de Bruno Delbonnel, qui a supplanté Barry Sonnenfeld, puis Roger Deakins, dans la lignée des grands chefs op des bros. 


Leur source d'inspiration ? La pochette d'un album de Dylan, The Freewheelin, où on voit le chanteur veste en daim, mains les poches de son jean, accompagnée d'une fan, dans le frimas de Greenwich. Toute l'ambiance du film est là. A laquelle il faut ajouter la patte Coen : un humour très sardonique, des références à la pelle – L'Odyssée, Kafka, Buzzati ne sont pas loin ! - des personnages hauts en couleur, dépositaires – ou non ! - d'un savoir kabbalistique – des époux Gorfein à la bonté pas sans arrière-pensée au chat roux qui parsème le périple de Llewyn, en passant par un avatar du personnage de Kerouac Dean Moriarty, un grandiose imprésario héroïnomane, un producteur méphistophélique qui a les traits ironiques de Salieri. D'ailleurs, pendant la projection, on se plaît plus d'une fois à imaginer ce que les Coen auraient produit en adaptant Sur la Route de Jack Kerouac...!

A conseiller donc ? Bien sûr ! Outre l'image, la qualité des séquences musicales directement intégrées à l'intrigue, filmées live et interprétées avec finesse et émotion par l'acteur principal, Oscar Isaac – il faut citer la mécanique d'un scénario imparable et la souveraineté d'une mise en scène qui le temps d'une image inaugurale fixée sur un microphone à celle, finale, d'un bouleversant "Au revoir" nous fait traverser 10 jours durant l'existence d'un artiste ni maudit ni raté, juste à côté de lui-même et de son époque. Un homme juste sans qualités, en quête d'un destin. Une manière pour les frères Coen de raconter leurs débuts ? Peut-être. Et pour la petite histoire, après une Palme d'Or et deux Prix de la mise en scène, un nouveau prix cannois pour les bros : un Grand prix décerné par un Spielberg qu'on aurait bien vu plus secrètement souhaiter leur remettre la récompense suprême.

Travis Bickle
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