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lundi 6 septembre 2010

Nuits blanches pour écran noir


En DVD : De Luchino Visconti, on connaît tous ses chefs-d’œuvre un peu empesés et solennels, comme Mort à Venise, Ludwig ou le Crépuscule des dieux, Le Guépard ou Les Damnés. A côté de ses drames opératiques (Senso) ou ses chroniques sociales (Rocco et ses frères), il reste deux veines, qu’on a oubliées : sa veine néo-réaliste – oui, le réal de Mort à Venise a commencé sa carrière avec Obsessione, La Terre tremble, pièces majeures du néo-réalisme, au même titre que celles de Rossellini – et ses films mineurs, moins célèbres, plus secrets, comme Sandra, L’Etranger d’après Camus. Et ces Nuits blanches.

Un tournant dans l’œuvre de Visconti

Tourné en 1957 entre Senso et Rocco et ses frères, ce film marque un tournant dans son œuvre : le renoncement au néo-réalisme et l’ouverture à un univers onirique. Ce qui lui a été beaucoup reproché, lui, grand aristocrate qui avait épousé la cause du Parti Communiste, et qui semblait là la trahir au profit de la victoire de l'imaginaire sur le réel.

Déambulation nocturne à travers les ruelles et canaux de Livourne, Nuits blanches reste fidèle à la nouvelle de Dostoievski, qui inspirera par ailleurs des cinéastes aussi divers que Robert Bresson (Quatre nuits d’un rêveur, 1971) et James Gray (Two Lovers, 2008). Marcello Mastroianni incarne ce promeneur solitaire, qui tombe littéralement sur Natalia, jeune fille désespérée qui durant trois nuits va lui narrer la folle passion qu’elle a éprouvée pour un homme jadis aimé et qui lui a promis de revenir la chercher. Magie du cinéma qui permet via la reconstitution des arcanes labyrinthiques de Livourne dans les studios de Cinecitta, via un effet de lumière ou via un champ-contre champ de passer de la réalité au songe, du jour à la nuit, du présent au passé. Ce sont ces constants aller-retours entre deux mondes qui donnent à ce film son cachet étrange et poétique. Et l'inscrivent quelques années avant dans le sillage d'un Fellini. Et plus étrangement, comme le précurseur du dernier chef d’œuvre de Kubrick, Eyes Wide Shut.

Poétique du labyrinthe nocturne

Majesté souveraine de la mise en scène, splendeur du noir et blanc, onirisme des décors, subtilité de la musique que l'on doit à Nino Rota – futur compositeur de Fellini, est-ce un hasard ? - Nuits blanches est une oeuvre à redécouvrir absolument pour affiner son jugement sur le maestro Visconti. Bascule incessante entre l'imaginaire et le réel, le fantasme et la réalité, Nuits blanches rend hommage aux grands classiques du muet sur l'amour fou, tels L'Aurore, tout en proposant une re-création cinématographique de la rêverie. La copie restaurée par Carlotta est d’ailleurs magnifique.

Seul point faible, inhabituel chez le maestro : la qualité de l'interprétation, notamment féminine. Si la prestation un poil rigide de Jean Marais peut s'expliquer par la nature de son rôle (l'amant idéal fantasmé), le jeu de Maria Schell, interprète très en vogue à la fin des années 50, apparaît bien daté. Et l'on songe plus d'une fois à ce qu'une Romy Schneider aurait tiré d'un tel rôle...

Travis Bickle

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