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jeudi 9 janvier 2014

Nymphomaniac : le film dont on peine à jouir


En salles : Le dernier film de l’iconoclaste Lars Von Trier défraye la chronique depuis maintenant plusieurs mois. Après ses propos controversés sur le nazisme à Cannes en 2011, Von Trier est de retour avec Nymphomaniac, dont le titre nous en dit déjà long. Extraits censurés par Youtube, bande-annonce choc, rumeurs de tournages, affiches provocatrices… Désormais en salles, Nymphomaniac tient-il ses promesses?

Qui n’a pas vu le trailer choc du dernier bébé Von Trier ?

Ceux qui sont arrivés trop tard sur Youtube pour accéder à la vidéo, alors censurée. Le souffle de scandale qui accompagne le film est alimenté depuis des mois par diverses anecdotes. Shia LaBeouf aura ainsi dû envoyer une photo de son pénis à la production avant de prétendre au rôle. Les scènes de sexes seraient véridiques… véridiquement jouées par des acteurs porno, post-synchronisés avec l’image des comédiens : le haut de l’image reste donc Charlotte Gainsbourg, alors que le bas est signé Pamela X. Selon Vanity Fair, la bande-annonce du film est "une des plus explicites jamais montrées dans l’histoire du cinéma". Ladite bande-annonce traumatise actuellement une poignée d’enfants en Floride, spectateurs précoces à qui l’extrait fut imposé par erreur, avant la projection d’un film jeunesse. Sacré projectionniste, dix ans de frais de psychanalyse sur le dos pour une trentaine de gamins.

Beaucoup de bruit, pour peu de plaisir

Lars Von Trier excelle manifestement dans l’art de défrayer la chronique, davantage que la version censurée de son film. Effectivement, nous sages français n’auront pas droit à la version intégrale du film, seulement une censurée qui n’a été "qu’approuvée par le réalisateur". Les Américains pourront eux accéder à l’intégralité du film : foutu pour foutu, leurs enfants ont déjà été débauchés ! Difficile donc de juger une version censurée : quel crédit accorder à Von Trier, que lui reprocher ? Quoi qu’il en soit, cette version du film est bien moins trash que les sulfureuses anecdotes qui mettaient l’eau à la bouche à de nombreux cinéphiles coquins. Beaucoup seront déçus ! Malgré les goûts musicaux regrettables du réalisateur (une bande originale signée Rammstein), le film apparaît bien plus délicat que sa sortie tapageuse ne le laissait supposer.

Une femme est trouvée évanouie dans la rue, le visage maculé de sang. Refusant tout secours d’une ambulance ou même de la police, Joe est recueillie chez son bienfaiteur, un homme entre deux âges. En pyjama old school, une tasse de thé à la main, elle commence alors à conter son histoire, sous la demande de son hôte. L’histoire d’une nymphomane, de l’enfance jusqu’à son récent accident. Le film se structure ainsi autour d’un montage parallèle, alternant flashback, voix off, et séquences pyjama-tasse de thé. Une structure défendable, qui permet au spectateur de caractériser progressivement les deux personnages, et de faire comprendre progressivement le parcours chaotique d’une femme, soumise à son addiction.

Sage… très sage… trop sage


Un film très léché, si j’ose dire. Von Trier maîtrise désormais l’art de l’équilibre : une forme relativement classique, pour contrebalancer une narration plus choquante. Malheureusement, ce procédé s’épuise peu à peu, trop didactique, trop maîtrisé. Les flash-backs de Joe sont ainsi ponctués de conversations avec l’inconnu, qui cherche obstinément à établir des parallèles improbables entre la nymphomanie et des passions comme la pêche, la musique de Bach… Alors que leur conversation constitue une bonne approche pour le début du récit, comparant la pêche à la mouche avec la chasse à l’homme, le dialogue irrite rapidement, ainsi que les innombrables prétextes que constituent les objets de la chambre pour poursuivre le récit. Après un flashback, Joe se tait, examine un hameçon, un tableau, et jusqu’au moindre gâteau, prétexte un obscur rapport avec l’histoire qu’elle a commencé, et poursuit son récit.

A quoi bon s’évertuer à trouver un caractère normatif à la nymphomanie, alors que cette addiction dépasse toutes les bornes d’une expérience humaine jugée "normale" par notre société ? Lars Von Trier s’épuise à argumenter son choix en multipliant les tentatives de rendre le personnage plus "normal", "socialement acceptable". On compte ainsi de longues minutes sur l’enfance de la petite Joe, qui entretient une fascination presque hors normes pour les feuilles d’arbres ou les ballades en forêt avec son père.
 

Comme la structure du film, l’esthétique reste relativement sage, comparé aux longs ralentis de Melancholia ou au caractère avant-gardiste d’Europa, mélangeant dans un même plan couleurs et noir et blanc. On compte des séquences très "von trierienne", beaucoup plus maîtrisées que dans ses films précédents : l’image gagne en stabilité, avec un recours presque permanent au plan fixe. Indécis, l’ancien réalisateur du Dogme 95 tente de réunir plusieurs esthétiques en un seul film : noir et blanc, plans fixes pour le récit cadre, caméra épaule pour certains flashbacks, digressions didactiques où des chiffres ou des schémas se dessinent sur l’écran, split-screen… L’hétérogénéité esthétique n’est pas déplaisante, mais ressemble fortement à un vaccin contre la monotonie rythmique du film.

Hors des sentiers battus, des discussions de comptoirs
 
Ces bémols n’altèrent cependant pas ses nombreuses qualités, qui en font un récit intelligent. S’il est parfois téléphoné, le dialogue entre Joe et le vieil homme est véritablement intéressant (mis à part les comparaisons). Mettant en péril valeurs sociales, morales et religieuses pour privilégier une vision individuelle et complètement subjective, les deux personnages rendent possible une véritable réflexion sur la nymphomanie, hors des sentiers battus des discussions de comptoirs. Le choix des acteurs est en cela très judicieux : la voix douce de Charlotte Gainsbourg (Antichrist, Melancholia) sert de contrepoids aux paroles parfois un peu crues, le charme vibrant et discret de Stacy Martin, novice au cinéma, convient à merveille. Elle rend Joe sensible et lunaire, et ses penchants sexuels contrastent étonnamment avec un physique de jeune femme pure. Ce décalage entre les préjugés sur la nymphomanie et ce que laisse paraître le personnage lui donne davantage de profondeur, et d’intérêt. 

Stellan Skarsgård (Dogville, Pirates des Caraïbes, Melancholia) est satisfaisant, parfois un peu paternel, comme lui fait durement remarquer Joe ("don’t ’little darling’ me !"). Personnage secondaire, Uma Thurman (Kill Bill) apparaît dans une séquence mémorable, en grande partie servie par son jeu. Shia LaBeouf (Wall Street) ne se fait pas encore trop remarquer, malgré son rôle relativement important dans la facture du film. Comme Charlotte Gainsbourg, leur personnage et leur jeu se déploieront véritablement dans le second volume, ou du moins on l’espère.

Malgré toutes les critiques que le film s’est attiré avant sa sortie et sa très faible popularité en salle (seulement 50 000 entrées en une semaine), Nymphomaniac mérite de reconsidérer le goût du tape-à-l’œil et du scandale de Lars Von Trier. Très édulcorée par rapport à sa communication "choc", cette version censurée maintient l’équilibre si difficile à atteindre entre la nécessité de montrer, tout en ménageant le spectateur. Ni trash, ni film d’intello rougissant, Nymphomaniac relève davantage du drame psychologique. Viscéralement triste, c’est un film sur la misère affective et le manque de sensibilité, qui s’incarne en un orgasme de désespoir.

Anouk
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