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mercredi 8 novembre 2017

We blew it : un goût de parenthèse enchantée

En salles : "Mais qu’est-ce qui s’est passé ?". Telle est la grande question que se pose Jean-Baptiste Thoret, ce critique volubile et généreux, éternel amoureux du cinéma américain, à l’instar d’un des kids de Larry Clark qui interpellait le spectateur à la fin du premier film du réalisateur-photographe américain. Comment en l’espace de 50 ans est-on passé d’Easy rider à Donald Trump ? Comment en est-on arrivé à laisser à l’abandon la mythique route 66 ? Que reste-t-il de l’esprit des sixties ? Et des seventies ? Loin de se cantonner à une œuvre nostalgique ou passéiste, Jean-Baptiste Thoret met en forme une matière composée de témoignages face caméra, de plans séquences contemplatifs, de purs moments de cinéma, idéale pour un documentaire, afin de créer une œuvre unique en son genre, en Cinémascope, s’il vous plaît, qui se crée sous nos yeux au fur et à mesure qu’elle explore son sujet.


Ni nostalgie ni cinéphilie à outrance

Pour admirer We blew it, définissons ce qu’il n’est pas : un regard nostalgique sur les 60’s ; un film de cinéphiles pour les cinéphiles ; un regard sociologique sur les derniers feux de la contre-culture américaine, Altamont et Manson compris.

Ce n’est pas non plus un portrait du Nouvel Hollywood, la marotte du cinéaste : pas de témoignages de Spielberg, Scorsese, De Palma ou Lucas. Primeur est donnée à Bob Rafelson, Jerry Schatzberg, James Toback, Paul Schrader, Peter Bogdanovitch, Tobe Hooper, Larry Cohen ou Peter Hyams… Et même à Charles Burnett, cinéaste noir américain, un peu oublié. Pas d’analyse critique ou esthétique ne vient émailler le documentaire. Pas d’extraits de films – ou presque. Seul échappe à cette règle Easy Rider, pour la bonne cause : c’est une réplique-clé du film culte de Dennis Hooper qui donne son titre au documentaire de Jean-Baptiste Thoret.

Michael Mann, portion congrue
 
Rien à voir avec ce qui aurait pu être un Voyage à travers le cinéma américain made by Jean-Baptiste Thoret. La preuve ? Michael Mann, cinéaste qu’il vénère, n’a droit qu’à quelques minutes, sur des questions sociétales – et Dieu sait que les questions cinéma devraient brûler les lèvres du critique, admirateur s’il en est du créateur de Miami Vice et de Heat.

Ce n’est pas non plus un documentaire au sens classique et noble du terme. Certes, des anonymes témoignent. Dont le fabuleux Angel Delgadillo, jeune barbier nonagénaire, qui évoque les fastes de la route 66, aujourd’hui devenue objet de musée, et qui a fait en sorte qu’elle soit reconnue comme site historique. On n’est pas chez le Robert Kramer de Route One USA. Ce n’est pas non plus un documentaire à portée sociologique sur la culture américaine, à la manière du livre-somme de Frédéric Martel sur la culture américaine contemporaine, Mainstream. Ni un état des lieux politique sur les Etats-Unis, bien que tourné pendant la campagne pour l’élection présidentielle américaine de 2016, malgré l’assurance de certains sur l’issue du scrutin en faveur d’Hilary Clinton - Bob Mankoff, chief cartoonist du New Yorker – et le témoignage d’autres certains de voter pour Donald Trump, malgré leur vote traditionnellement démocrate.
 


Une forme unique en son genre

Mieux : c’est un peu tout ça. Le film invente sa forme au fur et à mesure qu’il explore son sujet. Car avant tout, We blew it témoigne d’une certaine idée du cinéma à chaque plan, celui de Point limite zéro, Cinq pièces faciles, Macadam à deux voies, Le Privé ou L’Epouvantail. Tourné en Cinémascope, c’est d’abord un vrai film de cinéma. Réalisation, lumière et musique font qu’il doit être vu en salle – la BO, extrêmement riche, rassemblant, entre autres, Springsteen, les Mammas and Papas, le Creedance Clearwater Revival, Bob Dylan, Jefferson Airplane, tous les hérauts de la contre-culture américaine sont bel et bien là, la folk singer Ronnee Blakely, vue dans Nashville d’Altman, comprise.

La contre-culture, ici et maintenant

A travers son dispositif, We blew it chercherait-il à restaurer une époque chérie et idéalisée ? Pas seulement : certains témoins évoquent les grands événements des années 60 - Woodstock ou les marches pour les droits civiques - comme des moments avant tout destinés à la drague, et non au combat des idées ! Et le film de prendre acte du rôle du cinéma, devenu loisir et divertissement, là où il fut instrument de compréhension de la société. Plutôt que de verser dans les regrets et la nostalgie, JBT s’intéresse au présent et aux signes d’une permanence : celle de la contre-culture américaine, au sein des Etats-Unis.
 
Parenthèse enchantée
 
Et surtout, pour clore ce voyage introspectif, sans narcissisme ni nostalgie, Thoret se permet un long travelling arrière on the road, comme un adieu au cinéma américain, et à son Amérique, aussi bouleversant que le travelling final de Jean Renoir dans Partie de campagne – eh oui. Travelling mémorable, d’une portée mélancolique, mais sans aucune nostalgie, tournée paradoxalement vers le futur. Futur qu’on se plaît à rêver pour Jean-Baptiste Thoret, passeur d’une Amérique mythique, qui n’a peut-être existé que le temps d’une parenthèse enchantée, infatigable défenseur de Pakula, Hasby, Carpenter, Cimino, Altman, Friedkin, Rafelson, comme héritier de ces cinéastes – en tout cas, cinéaste de fiction, pour mettre en images Jim Harrison ou Thomas McGuane.
 
Travis Bickle
 

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