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vendredi 3 novembre 2017

Olivier Marchal : "Carbone est d’abord un film noir"

Artistes : Avec Carbone, Olivier Marchal nous livre son meilleur film. Polar sec, noir, nerveux, il évite la plupart des scories qui plombaient ses films précédents. En s’inscrivant dans la lignée de Pierre Jolivet, avec le récit de ce chef d’entreprise qui, après avoir mis au point une arnaque sur la taxe carbone, se retrouve dans l’engrenage fatal du meurtre et des règlements de comptes, il renouvelle son univers et sa façon de filmer. Et permet à Benoît Magimel de livrer une de ses meilleures compositions. Principaux extraits d'une rencontre presse avec Olivier Marchal le 23 octobre dernier, lors d'une avant-première de Carbone.


Genèse

Je travaillais sur le projet d’adaptation d’une BD sur 14-18, Notre mère la guerre, qui ne s’est pas monté. J’ai été contacté par Emmanuel Naccache pour jouer dans son scénario de polar, un premier film. Comme ce n’était pas une comédie, il avait du mal à le monter. Il m’a donc proposé de réaliser le film. J’ai réécrit le scénario en essayant de rendre le personnage principal plus sympathique. Il devient ici un chef d’entreprise qui est en train de perdre sa boîte et qui, par l’intermédiaire de son comptable, a l’idée de monter une arnaque à la TVA.

Un film noir ?

Je ne fais que des films noirs, mais je l’ai volontairement voulu plus glamour. EuropaCorp m’a fait confiance. Et Manuel Luntz aussi, car j’avais des doutes sur ma volonté de faire encore un film sur des voyous. Avec Les Lyonnais, on me l’avait reproché. On m’associe à mon image de flic, donc à des personnages positifs. Là, ce sont des gamins qui ne se rendent pas trop compte de ce qu’ils font : ils travaillent sur des ordis, pas de braquages, pas d’effusion de sang. Juste gagner de l’argent. Mais ils s’associent à des voyous, plus gros qu’eux et plus méchants. Ils sont donc allés dans le mur. Le film devient violent dans sa dernière partie. Le film s’appuie sur beaucoup de choses vraies. Le personnage de Benoît est inventé. Car je voulais que le spectateur puisse s’identifier à l’un d’entre eux. C’est donc un film noir, moins noir que les précédents – il est gris !
J’adore Fitzgerald, mais aussi Goodis, Thompson. J’ai toujours une attirance pour les héros désespérés. Ce sont des personnages qui ont du grain, plus intéressants à filmer que des gens lisses qui prennent des vacances au Cap Ferret !

Un film social ?

Je n’ai rien contre cette dénomination. Pierre Jolivet fait du polar social. Guédiguian aussi. Je ne suis pas assez intelligent pour faire du polar social. Je travaille de façon animale. Peut-être peut-on y voir une connotation sociale. Je voulais raconter une aventure romantique dans le cadre du film noir. Je voulais filmer la nuit et les boîtes. Et je souhaitais que le film reste au fond très moral : "Bien mal acquis ne profite jamais". Ce qui m’intéressait, c’était l’ascension, puis la chute de ce groupe, sans m’embarrasser d’une dimension sociale. On peut voir le social dans la façon de filmer, dans le cadre de l’action (transports routiers, de l’entreprise dirigée par Magimel). Le film est moins social qu’on ne peut le penser, c’est d’abord un film noir.
Je voulais m’attacher de façon personnelle et intimiste au personnage principal. Mon père, décédé il y a peu, était ouvrier pâtissier, puis a monté son affaire. Quand j’avais dix ans, le fisc lui est tombé dessus. Il en fait une hépatite très grave. Avec ce film et ce personnage, c’est un clin d’œil que je fais à mon père. Ma démarche est plus personnelle que sociale. Je n’aurais pas fait ce que fait le personnage joué par Benoît. Je suis plutôt comme Daniel Auteuil dans MR73, si j’étais resté chez les flics. De tous les personnages, c’est le plus proche de moi.
Références

Je suis très complexé par mes ancêtres. Je suis arrivé au cinéma pour faire du cinéma, pour faire plaisir aux spectateurs. Les gens ont le droit de détester mon cinéma, mais je le fais de manière entière et généreuse, avec tous les défauts que cela peut avoir.
Carlito’s way est un de mes films fétiches. Le début de mon film est un hommage à ce film. On y voit aussi les affiches de Scarface. Des clins d’œil que j’assume, éhontément ! Démarrer Carbone comme Carlito’s Way était une façon punchy de démarrer le film, car après il est assez bavard et explicatif sur les tenants et aboutissants de l’arnaque au carbone.

La musique

J’aime beaucoup le rap. Quand j’ai réécrit le scénario, j’y avais également noté mes intentions en termes de musique. J’avais rencontré Orelsan au Festival de Saint-Jean-de-Luz. Il y présentait avec Gringe leur film Comment c’est loin. J’ai rencontré dans la foulée Gringe. Ils sont attachants, et formidables. C’est là que je me suis intéressé à leur musique. Je voulais Suicide social pour l’ouverture du film. Ils l’ont réécrit sans les paroles pour la fin. Un vrai de travail de collaboration !
Je mets beaucoup de musiques dans mes films. J’ai grandi avec Sautet et Sarde, Leone et Morricone, J’aurais aimé être musicien, comme Sautet ! Ma chef monteuse travaille en amont avec les musiciens et avec mon compositeur Erwann Kermorvant. Une fois les morceaux posés, j’interviens dans les détails.

Casting

Le casting s’est fait très vite, en un mois. Diriger un acteur, c’est comme tomber amoureux. Je le dirige à l’instinct. Un acteur tu l’amènes doucement vers ce que tu veux. Je vais beaucoup au théâtre pour découvrir des acteurs. Pareil pour les téléfilms. Quand quelqu’un me plaît, je note son nom, pour lui proposer un rôle plus tard. Et pareil quand je croise un visage dans la rue ou dans un bistro !
Benoît est arrivé très vite. Gringe et Laura Smet ont rapidement accepté. Idir Chender a été trouvé en casting. Nekfeu avait fait d’excellents essais, mais ses dates de tournée coïncidaient avec celles du tournage – tant mieux pour Idir qui est formidable. Catalifo, c’est la troisième fois qu’on travaille ensemble. J’essaie toujours une petite partie de la bande avec moi.

Benoît Magimel

Magimel est bouleversant, à fleur de peau. Son mal-être le sert et sert son rôle. Il est d’une telle fragilité. Il a l’épaisseur d’un Ventura, l’animalité d’un Delon et la fragilité d’un Dewaere. C’est un garçon qui me touche beaucoup. Il est dans le doute absolu. Comme il s’est senti aimé, il nous a beaucoup donné. Il est bouleversant dans le film.
Gérard Depardieu

Quant à Gérard Depardieu, on s’entend bien ! Il aurait pu nous envoyer balader si le scénario ne lui avait pas plu. Gégé était content : on lui a groupé ses six journées de tournage, il a pris son chèque, et il passe un bon moment avec nous ! Gérard est un peu blasé. Mais c’est un cancre qu’il faut savoir tenir ! Il va finir premier de la classe, alors qu’il a foutu le bordel toute l’année ! Il faut lui montrer qu’on l’aime et ne pas hésiter à l’envoyer balader aussi... Il aime quand ça vit, quand ça bouge, tout en restant un bon camarade. Et puis, Gérard, c’est 36 Quai des Orfèvres. S’il n’avait pas accepté, le film ne se faisait pas. Je suis allé le chercher. On a passé une assez longue nuit, alcoolisée. Ca ne s’oublie pas ! Et il reste un acteur impressionnant.

Moussa Maaskri
C’est le troisième film que je fais avec Moussa Maaskri. Il a une petite dette envers moi. Au début, c’était un apache, déglingué et méchant. Je voulais lui faire jouer un flic pour MR73. Il s’est donc rasé, coupé les cheveux, etc. Il l’a fait, et sa carrière a décollé. Dans Carbone, il joue de nouveau le bad boy. Il est formidable. Dans la vie, c’est un type d’une gentillesse extrême.

Michael Youn

J’avais joué avec lui dans Mon petit frère, pour France 2. C’est un garçon qui me touche beaucoup, très intelligent et généreux. Ca a été un plaisir de le diriger dans un contre-emploi. Comme disait Gérard Lanvin, avant d’avoir un contre-emploi, il faudrait déjà avoir un emploi ! C’est un gros bosseur.

Dani

Le personnage a vraiment existé dans la réalité, une restauratrice qui blanchissait l’argent. Quand j’ai rencontré Dani, je devais la voir 30 minutes, et on a passé 4 heures ensemble. Elle a tenu des boîtes de nuit, elle a connu l’alcool et la drogue. Elle est d’une gentillesse...

Catherine Arditi

Merci le Pyla ! J’y déjeunais avec mes enfants, Pierre Arditi y arrive avec sa soeur. Elle a une très belle scène en tant que mère de Benoît. Elle est simple, drôle, fine. C’est une très grande actrice.

Lumière, décors, style

Anthony Diaz a fait tous mes films depuis MR73. IL a été formé par mon chef op habituel, Denis Rouden. EuropaCorp lui a fait confiance, alors qu’il a tout juste la trentaine ! On voulait un film élégant, glamour, un peu moins dark que mes précédent films. Même si la violence est là, on voulait sublimer le cadre et la mise en scène. Je voulais beaucoup de plans-séquences. Pour l’ambiance, on avait un film de référence, A most violent year, de JC. Chandor, toutes proportions gardées. Rapports styles, costumes, mouvements de caméra, décors, lumière, ce film nous a servi de support principal. Je souhaitais avoir une lumière chaude pour les scènes de boîtes de nuit, ce qui contrastait avec les lumières extérieures d’hiver plus froides. Avec le chef op, le décorateur et la costumière, on essaie de travailler dans la même direction.
On a cherché très longtemps l’entreprise Roca. J’avais une idée très précise de ce que je voulais. Je voulais qu’on y sente le terrain. C’était un vieux bâtiment à Aubervilliers, dans lequel on a fait beaucoup de travaux pour obtenir ce qu’on voit à l’écran.
Je me suis davantage posé la question du vraisemblable pour les décors sur ce film : les lieux, les canapés. Je ne voulais qu’il y ait d’hérésies de ce point de vue.

Paris

Le restaurant, c’est la péniche dans laquelle je m’étais marié ! Mais au départ, ce devait être un restaurant sombre, étriqué. Là, avec les barges, les vitres sur la Seine... En plus, on avait Bercy, le siège des impôts, juste à côté, comme un clin d’œil à l’histoire du film ! Cela nous permettait de donner de l’ampleur à la fusillade qui a lieu sur les quais. Grâce à ça, on a pu contourner un peu les contraintes liées au tournage de scènes de fusillades depuis les attentats de novembre 2015. Des contraintes qui nous ont obligé à trouver d’autres solutions. 

Luc Besson (co-producteur)

On ne se connaît pas beaucoup, mais on s’estime – en tout cas, c’est mon cas. Certes, j’admire Sautet et les anciens. Nikita, Léon, Le Dernier Combat, ce sont aussi ces films qui m’ont donné envie de faire du cinéma. Après les critiques très virulentes contre MR73, j’étais très mal. Je ne pense pas que le film méritait tant de violence et d’agressivité. J’ai cherché à le rencontrer à ce moment-là, car je savais qu’il s’en était pris plein la figure avec Le Grand bleu, entre autres. On a parlé pendant 2h30. Beaucoup de gens voient nos films, certains les apprécient, mais on ne retient que ce qui nous atteint. Exemple de critique malveillante et agressive : Les Inrocks : "La seule bonne nouvelle du film, c’est qu’Olivier Marchal ne se ballade plus dans les rues de Paris avec son arme de service". Qu’est-ce que ça vient faire dans une critique de cinéma ?! J’avais donc besoin d’en parler avec lui. Je l’ai revu au moment de la sortie des Lyonnais : j’embrassais tous les spectateurs de la première séance de 9h aux Halles, quand il est venu me tapoter dans le dos et me souhaiter bonne chance, alors que lui sortait The Lady. Enfin, alors que j’étais pétri de doutes pour Carbone, Luc a pris le temps en plein tournage de Valérian de me recevoir pour me rassurer. C’est un mec bien.

Cinéma

Ca doit rester un jouet de petit garçon. On doit le faire de façon ludique. Il faut savoir partager les bacs à sable. Et les pas contents peuvent quitter la cour avant la fin de la récré ! Le cinéma ne me répare pas. Il me permet de continuer d’avancer. Le cinéma reste violent, surtout au moment où on montre son film, à la critique comme au public.
Travis Bickle

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