mercredi 11 juillet 2012

Cassavetes : le cinéma pour holy motor (1/2)


Artistes : Près de 25 ans après sa mort, John Cassavetes bénéficie d'une aura exemplaire : réalisateur d'une douzaine de films, acteurs dans plus d'une vingtaine, son parcours de cinéaste demeure unique, difficilement rattachable à tel ou tel courant. Une météore. Sa carrière d'acteur, à l'inverse, s'accommode des codes hollywoodiens, pour le pire – Incubus et La Cible étoilée, de John Hough – le moyen – La Tempête, de Paul Mazursky – et le meilleur – Rosemary's baby, de Polanski, Les 12 salopards, de Robert Aldrich, A bout portant, de Don Siegel. Sans compter ses quelques incursions à la télévision, notamment la série Johnny Staccato, et dans un Colombo d'anthologie, qu'il co-réalise avec son compère Peter Falk.

Cinéaste, acteur, auteur de pièces de théâtre, son parcours est celui de l'artiste complet. Dont l'engagement au service du cinéma relevait de la nécessité impérieuse : acteur populaire dont les cachets lui servaient à financer les films, il n'hésita pas à hypothéquer sa maison, ou à mettre famille et amis à contribution. D'où une oeuvre radicale, cohérente, intense, personnelle, totalement habitée par la passion. Car pour Cassavetes, c'est une manière de vivre. Et qui en fait le véritable maverick du cinéma hollywoodien, c'est-à-dire à la fois de plain pied dans le système et complètement marginal.

Quels sont les traits marquants du cinéma de Cassavetes ?
- Une troupe d'acteurs, à laquelle il reste fidèle de bout en bout. Peter Falk, Ben Gazzarra, Seymour Cassel, pour son tropisme masculin. Versant féminin, sa femme, sa muse, son égérie : Gena Rowlands, qui apparaît dans 7 de ses films. Et avec laquelle il forme un couple unique en son genre, créateur et auto-destructeur, fou d'amour et imprégné de blessures. Avec Marlene-von Sternberg, Liv Ullman-Bergman, Masina-Fellini et Vitti-Antonioni, un couple désormais mythique.

- Un cinéma de l'émotion : chez Cassavetes, on se touche, on se caresse, on s'embrasse, on s'engueule, on gueule, on boit, on danse, on vomit, on rit. Et on essaie de s'aimer. Pas de psychologie, juste de l'affect, beaucoup d'affect. Parfois jusqu'à la lie, la folie.
- Une caméra sur le qui-vive, au plus près des acteurs et de leurs émotions. Rarement Cassavetes cède à la tentation du beau plan, d'abord faire vivre l'acteur et la dramaturgie pour en dégorger l'affect ultime. D'où longues focales, gros plan, filmage serré. D'où la caméra tremblante, un montage souvent heurté, quelques faux raccords. Signe d'une urgence, d'une nécessité impérieuse : filmer et vivre.
- Un cinéma qui dilate le temps et l'espace. Par son utilisation du plan séquence, Cassavetes parvient à recréer la sensation unique de la langueur du temps, de son immédiateté, de sa proximité avec ses personnages. Et de l'éclosion des sentiments entre les êtres.
- Une méthode improvisée, renouvelée à chaque tournage, et parfaitement maîtrisée : des acteurs en situation de liberté, mais totalement cadrés ; quelques décors uniques (l'intérieur d'une maison, un théâtre, un cabaret), et quasiment jamais de plans d'ensemble sur une ville.

- La folie ordinaire et quotidienne, une thématique récurrente. Eh oui, chez Cassavetes, tous les êtres sont un peu borderline. Sous influence, s'arrangeant avec leurs névroses, entre âge adulte et en quête d'une enfance perdue.
- Le clan, la tribu, le couple, la famille : même sous leurs formes aliénantes, ils constituent pour Cassavetes le cercle ultime, plus réconfortant que la solitude, malgré leurs arrangements et leurs coups de canif. D'où son recours à la même équipe, des acteurs (Cassavetes, Gazzara, Falk, Cassel, Rowlands) aux techniciens (Al Ruban à la photo), en passant par la production (Sam Shaw).
Travis Bickle

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