Dossier

jeudi 12 juillet 2012

Cassavetes : le cinéma pour holy motor (2/2)


Artistes : Occasion nous est donnée depuis le 6 juillet de revisiter l'oeuvre de John Cassavetes, ce cinéaste atypique et génial, à travers 6 films parmi les plus représentatifs de son univers.

- Gloria (1980) : peut-être le film le plus facile pour aborder son oeuvre. Parce qu'il respecte le plus les codes d'un genre – le polar urbain – et d'une narration classique. Mais bien sûr, au travers de ce buddy movie entre un gamin portoricain et une prostituée au grand coeur poursuivis par la Mafia à travers les rues de New York, Cassavetes brosse deux êtres éperdus de solitude qui se rattachent l'un à l'autre, coûte que coûte. Fabuleux plans d'ensemble aérien sur New York en intro, épilogue poignant et onirique en forme de conte de fées dans un cimetière, Gloria est à la fois le film le plus accessible de son auteur, et le plus atypique.

- Shadows (1958-1959) : un goût de Nouvelle vague pour ce 1er film, tourné sauvagement dans les rues de New York. Un portrait de groupe avec dame qui épouse le tempo du jazzman Charley Mingus, pour un film où se met en place la méthode Cassavetes : tournage en liberté, grande part laissée à l'improvisation, caméra à l'épaule très près des visages, intrigue centrée sur les personnages avant tout, travail sur l'intensité. Le film jazz par excellence, abusivement associé au cinéma vérité de Jonas Mekas.

- Faces (1968) : tourné en 1965 dans sa propre demeure, monté les 2 années qui suivent à partir de 125 heures de pellicule, c'est le film le plus représentatif de la radicalité de Cassavetes par rapport au système hollywoodien. Longtemps resté mythique et inédit en France dans sa version de 220 minutes, Faces explore 24 heures de la vie d'un couple volage au plus près de leurs visages et de leurs impasses existentielles par blocs d'intensité. Grain du noir et blanc, intensité des visages, urgence des émotions, magnifiés par la caméra portée de Cassavetes toujours en alerte, toujours en attente d'un flux émotionnel. Aussi puissant qu'une rasade de vodka après une nuit blanche.

- Une femme sous influence (1975) : là où la sensibilité de Cassavetes s'exprime le mieux, à travers le portrait de Mabel, femme au foyer de la middle-class américaine, qui subit la pression ordinaire du quotidien. Jusqu'à la folie. Gena Rowlands y livre sa composition la plus forte, tandis que la caméra de Cassavetes, tout éperdue d'amour pour son personnage, constamment centrée sur elle, s'évertue à la sauver. Quand on y pense : ce film a été diffusé à la télévision en 1978 à 20h30 aux dossiers de l'écran...

- Opening night (1977) : resté inédit en France jusqu'en 1992, ce portrait d'une actrice in progress est une double déclaration d'amour de Cassavetes à destination de son actrice-muse-épouse gena Rowlands, et aux acteurs. Ardu, sans concession, sans pathos, le film suit son actrice jusque dans ses moindres retranchements : sa solitude, ses échappatoires dans la boisson, son irrépressible besoin d'amour.

- Meurtre d'un bookmaker chinois (1979) : film noir, centré sur Cosmo Vitelli, patron d'un cabaret aux abois. Ambiance nocturne, personnages issus des bas-fonds, losers flamboyants, auxquels la caméra de Cassavetes vient se heurter, pour tirer d'eux une vérité triste et pessimiste. Finalement écouté que lorsqu'il se sait condamné, son héros se meut comme un rat dans un univers où l'amour est une denrée rare. Poignant, tragique, fulgurant. Une sorte d'auto-portrait de Cassavetes. La source d'inspiration principale de Mathieu Amalric pour Tournée.

De quoi se rassasier tout l'été. Même si à mon goût, pour des questions de droits, sans doute, manquent ses deux chefs d'oeuvre : Husbands (1970) – sorte de Vincent, François, Paul et les autres l'incandescence et l'auto-destruction en plus ; Love Streams (1984), son ultime film, film somme, film impérieux, l'un de ces quelques rares films qui, à défaut de vous indiquer comment vivre, vous aident à vivre.

Travis Bickle
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