lundi 15 septembre 2014

Trois coeurs : comme un opéra non-chanté

En salles : Peines de cœur et crises cardiaques font-elles bon ménage ? C'est à cette question que s'attaque Benoît Jacquot, cinéaste discret à la carrière désormais impressionnante – 40 films cinéma et TV depuis 40 ans - et qui livre avec Trois cœurs son film le plus bouleversant, fruit de sa maturité de cinéaste, mais aussi de metteur en scène de théâtre et d'opéra. La preuve par trois.


Héritier de Sautet et de Truffaut
Une intrigue qui peut apparaître convenue au premier abord – un homme, deux femmes, deux coups de foudre, comment vivre avec ? - mais que le cinéaste parsème de tensions. Tensions liées à des aller-retour Paris-Province, France-Etats-Unis, comme autant d'allégories des intermittences du cœur ; tensions sources du suspense médical autour de la gravité de l'infarctus que connaît Marc, le personnage interprété par Benoît Poelvoorde ; tensions, enfin, liées à la description de la haute-bourgeoisie, qui se plaît à chuchoter, comploter, nouer des alliances avec les pouvoirs, pour mieux asseoir sa légitimité. Là où un Téchiné aurait pu nous embourber, la clarté narrative de Jacquot et de son scénariste Julien Boivent emballent le morceau, pour nous faire penser, certes à François Truffaut pour le romanesque, mais surtout à Claude Sautet, pour l'utilisation de la voix off, pour la toile de fond sociologique dans laquelle les personnages sont ancrés, pour l'intrigue - une sorte de César et Rosalie à l'envers – et pour le lyrisme d'une mise en scène qui doit tant à la musique. Sautet, déjà la source d'inspiration pour son méconnu et génial Pas de scandale en 1998.
Comme un opéra sans le chant
On connaît Benoît Jacquot réalisateur de cinéma – période Duras, période distanciation à la Bresson, périodes Judith Godrèche - Virginie Ledoyen - Isild Le Besco, sa rencontre avec le couple Vincent Lindon - Sandrine Kiberlain qui donnera lieu à 5 films, son goût pour la psychanalyse, ses adaptations de prestige pour actrices prestigieuses – Isabelle Huppert, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve... On oublie trop souvent son goût pour le théâtre et l'opéra : il a réalisé de formidables mises en scène et adaptations de Elvire-Jouvet 40, d'après les écrits de Louis Jouvet, de La Fausse suivante de Marivaux, de La Traviata de Verdi ou de Tosca, l'opéra de Puccini. Ceci pour indiquer à quel point Trois cœurs bénéficie de son expérience en ce domaine. Pour preuve : la musique de Bruno Coulais, vraiment exceptionnelle, qui s'appuie sur des cors et des trompes, qui rythme le tempo du film sur les battements de cœur de ses personnages. Et le cinéaste de livrer avec Trois cœurs une sorte d'opéra qui ne serait pas chanté.
Poelvoorde tient enfin son Tchao Pantin
Souvent réputé cinéaste d'actrices – souvenez-vous des compositions d'Isabelle Huppert dans Villa Amalia ou du duo Léa Seydoux - Virginie Ledoyen dans Les Adieux à la reine – Benoît Jacquot s'est entouré d'un trio gagnant : Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve. Belle idée que de s'être appuyé sur une famille à la ville pour interpréter cette famille à l'écran. Elle est immédiatement plausible, crédible et homogène. Charlotte Gainsbourg a rarement été aussi belle, Chiara Mastroianni aussi sensuelle, Catherine Deneuve aussi matriarcale. Autre idée : faire tourner les siens – son ex-compagne Anne Consigny dans un caméo ironique, et son fils Vladimir. Mais il ne faut pas négliger son talent de direction d'acteurs masculins. Vincent Lindon et Daniel Auteuil lui doivent quelques-uns de leurs meilleurs rôles, Fabrice Lucchini aussi – revoyez Pas de scandale. Là, dans un rôle qu'aurait pu tenir Lindon il y a quelques années, on découvre enfin Poelvoorde. Enfin, car jusque-là, les tentatives du Belge de s'incruster dans un univers dramatique n'avaient pas été couronnées de succès. Fébrile, intense, autoritaire, perdu, dépassé, grillant clopes sur clopes, consumé de l'intérieur, il est bouleversant. Son Tchao Pantin.
Toute petite réserve : une scène finale, une peu trop appuyée, là où l'ellipse aurait été encore plus forte et émouvante. Seule concession d'un cinéaste désormais en pleine possession de ses moyens, et qui livre là un film passionnel aussi fort que ceux de ses aînés Truffaut et Sautet.
Travis Bickle


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